L’édito d’Alexandre Vingtier : traverser la crise de l’adolescence

edito alexandre vingtier

Le rhum grandit. Que ce soit en diversité, en richesse, en nuances, en profondeur, en bien ou en mal, il ne cesse de croître.

Beaucoup  le jugent déjà, alors qu’ils sont peu nombreux à l’avoir vécu de près, de manière sensuelle mais également profonde, sincère et non fantasmée, sur une réalité à la fois sensorielle, esthétique, culturelle et historique. Certains même ne le connaissent que sous sa forme commerciale, en bouteille, selon nos normes locales, et souhaitent imposer aux producteurs leur vision pour le moins radicale.

Evidemment, il faut savoir se montrer exigeant, apprendre à déguster pour ne pas tomber dans le panneau de l’édulcoration ou de l’aromatisation à outrance, masquant un produit souvent dénaturé, sans lien avec la canne à sucre et ses dérivés. Néanmoins, méfions-nous des jugements hâtifs, des carcans pseudo-intellectuels menant aux préjugés au nom d’une soi-disant supériorité de tel ou tel procédé de fermentation ou de distillation, de telle ou telle matière première, de telle ou telle technique de vieillissement.

Car le rhum, même s’il grandit encore, reste bien plus grand que l’esprit ne peut le concevoir. Aucune personne vivante ne l’a vu naître il y a de cela quatre ou cinq siècles. Aucun historien n’en connaît l’histoire complète avec exactitude, même pas sur une seule île de la Caraïbe, aussi petit que soit ce territoire. Et cet historien serait bien en mal de pouvoir nous en décrire les arômes et saveurs de chaque époque. D’autre part, aucun producteur n’est en mesure de nous en décrire toute la diversité actuelle, d’un point de vue gustatif ou technique. Oui le rhum peut aussi avoir ses défauts et depuis toujours certains cherchent à usurper son nom, comme tout trésor a ses imitations, tout chef d’œuvre ses copies.

Il en est de même dans le vin, des milliers de cépages, de terroirs, de traditions et d’autres cultures naissantes, des plus secs aux plus doux (oui j’apprécie les vieux liquoreux oxydatifs et suis fasciné par le fait qu’un Tokaji Essenszia puisse atteindre les 800 grammes par litre, et soit ainsi bâti pour vieillir pendant plusieurs siècles !). Personne ne connaît le vin dans sa totalité, mais seulement certains aspects de sa personnalité. Et pourtant il est bien plus étudié, documenté et dégusté que le rhum ne peut l’être.

Personne n’est parfait, aucun breuvage non plus. Exiger du rhum qu’il soit parfait est une sorte d’idéalisme qui disparaît avec l’expérience, en devenant adulte. Aucun spiritueux ne peut se revendiquer parfait, même le plus en vogue et soi-disant réglementé.

Alors continuons d’explorer la culture du rhum, plutôt que de nous chamailler pour imposer un seul point de vue, forcément étroit pour ne pas dire réducteur. Regardons du côté d’Haïti où le rhum est grandement considéré alors que le clairin n’est qu’une boisson populaire, reléguée au second rang (boire une bière en bouteille y est bien plus chic). Et pourtant, ce qu’un Haïtien n’appellerait pas du rhum, n’est pas moins fascinant pour nous autres et peut même emporter notre préférence sur bon nombre de marques érigées en modèles. Tout comme certaines aguardientes ont su mieux capturer l’essence de la canne à sucre que certains grands rhums parfois dénaturés. Nous n’avons pas encore fini de cartographié le monde du rhum, alors ne l’amputons pas avant même d’en connaître tout le potentiel !

Libre à chacun de se crever un œil, mais il ne faut pas alors oublier qu’une fois borgne, on perd toute notion de perspective…

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