Lundi 6 octobre 2025, 9 h, à la distillerie Neisson. « Matthieu ? C’est ça ? J’ai des choses à faire. Tu veux me suivre dans ma journée de travail ? » Telle est l’inattendue et réjouissante entame du portrait Alex Bobi, maître de chai, que j’ai souhaité réaliser. maître de chai, certes, mais pas seulement. Ce titre est mis en avant dans l’Hexagone à des fins d’identification. Mais ses tâches vont en réalité bien au-delà du soin à apporter aux 650 fûts de la distillerie.

Des débuts comme coupeur de canne
Après un instructif passage au Centre Technique de la Canne à sucre au milieu des années 1990 où il acquiert un savoir sur les fermentations, Alex Bobi rejoint la distillerie Neisson en 2001. Et il commence par la base, la plus évidente, la plus rude : coupeur de canne.
Car avant de prétendre à un quelconque encadrement des hommes, il est indispensable de connaître, de vivre, de comprendre ce difficile métier et d’être conscient de l’effort qu’il requiert.
Cette approche mêlant le respect, l’humilité et la légitimité crée un lien particulier avec les travailleurs. Pour durer dans une distillerie, «il faut être polyvalent, et gagner, puis faire confiance à ses équipes », déclare-t-il dans la voiture qui nous conduit vers les champs de canne à sucre.
L’obsession pour la canne à sucre
Les cannes broyées à la distillerie Neisson sont réparties sur quatre parcelles : le domaine Thieubert, le plateau Godinot, Courbaril, et une parcelle au Carbet. Un simple tour de la parcelle, sans même descendre de la voiture conduite par Omer qui remplace Grégory Vernant à la distillation lorsque ce dernier se trouve hors du département, permet à Alex Bobi de prévoir le travail de la semaine.
«Le travail dans les champs est fondamental », affirme-t-il. Selon lui, on perçoit les impacts sur le rhum de telle ou telle évolution du champ. Alex Bobi entretient un lien tout aussi scientifique qu’intuitif avec la canne à sucre. « J’ai besoin de sentir la terre » , assure-t-il. Il en est de même avec les variétés lorsqu’il déclare avoir «plus de feeling avec des variétés barbadiennes» que réunionnaises. Si d’aventure, un problème apparaît lors de la fermentation, il doit revenir à la canne, encore à la canne, toujours à la canne pour le comprendre.
Le lien
Nous atteignons l’équipe de planteurs. Le lien tissé avec les coupeurs de canne se matérialise par la joie de se retrouver dans les champs. Âgés de 45 à 67 ans, ils sont Martiniquais et Saint- Luciens.
Alex Bobi a d’ailleurs lui-même effectué les lourdes démarches administratives pour faire venir les travailleurs saisonniers de la petite île voisine. Parmi eux, Stanislas, surnommé non sans humour Satan, travaille hors saison dans un hôtel de Sainte-Lucie. Un autre est taxi en dehors des champs de canne. Les coupeurs reçoivent les consignes précises et calibrées.
La saison est à l’entretien. Ils tranchent avec ardeur les mauvaises herbes, aèrent les champs, tout cela sous un soleil de plomb, alourdis par une tenue de protection. Sur le terrain, la langue de communication est le créole qui rassemble les francophones et les anglophones.
Ils se savent respectés et respectent Alex Bobi. La distillerie Neisson, par sa gestion des ressources humaines et un savoir-faire cultural, affiche de hauts rendements lors des récoltes.
Faire parler les fûts
Alex Bobi se tient en retrait de la distillation. S’il est toujours prêt à donner en la matière un conseil, entre les champs, la conduite de la fermentation – car il fait cela aussi – et les chais, il se considère comme assez occupé. Au retour à la distillerie, c’est le maître de chai qui reprend peu à peu le dessus.
Lorsqu’il arrive en 2001, il n’existe que deux rhums vieux chez Neisson : la Réserve spéciale et l’Extra vieux. Un élevé-sous-bois est lancé, mais il ne rencontre pas son public.
Plus tard, Alex Bobi élabore la série des Profils 105, 107, et 62. La distillerie s’entend avec une entreprise américaine pour recevoir des fûts dont la chauffe – le bousinage – peut être répétée sur demande. Chaque chauffe correspond à une note aromatique prédéfinie. Cette idée de reproductibilité des profils aromatiques correspond parfaitement à la philosophie de cet homme de 60 ans qui s’interroge sur son legs.
Il explique sa démarche. «Lorsqu’une distillerie reçoit un ex-fût de bourbon ou autre, il lui est très difficile d’y appliquer une traçabilité . » Un ex-fûts de bourbon ? Soit. Quel âge avait le bourbon ? Aucune Réponse. Un ex-fût de bourbon de trois ou six ans ne délivre pas les mêmes arômes. La traçabilité est assurément la grande évolution du vieillissement chez Neisson dans les années 2010. Et c’est à travers les fûts neufs que s’exprime cette ambition.
Plus globalement, Alex Bobi ne cherche pas à transmettre une trame aromatique Neisson, mais une méthode d’élevage. «Tout le monde n’aura pas mon nez » , résume-t-il en mettant en avant la dimension personnelle de l’élaboration d’une cuvée. Il se fait ainsi un devoir d’objectiver son art du vieillissement, de modéliser la création de rhum afin de transmettre ce savoir à son successeur, que cela soit pour les séries limitées ou les cuvées pérennes. C’est sur cette idée que s’achève cette rencontre avec Alex Bobi, le Grand Maître de la production chez Neisson, des cannes aux chais, qui a su conceptualiser son rôle et son métier. Toute action, tout projet a un fondement raisonné. « Il faut garder un esprit scientifique jusqu’au bout », conclut-il.
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