Par Fabien Humbert & Adrien Bonetto
Rumporter revient sur l’embouteillage indépendant, un mouvement qui, à l’époque, se vivait comme une révolution discrète. À côté des grandes distilleries historiques, une poignée de passionnés décidaient de tracer leur propre route : celle de la sélection, de l’assemblage et de la mise en bouteille indépendante.
Aujourd’hui, alors que le marché connaît un ralentissement et que la concurrence s’intensifie, il est temps de revenir sur cette décennie foisonnante : celle qui a vu naître une diversité sans précédent de cuvées, d’approches et de philosophies. De Chantal Comte à Compagnie des Indes, des Frères de la Côte à Famille Ricci, tous ont contribué à façonner un nouvel âge d’or du rhum, entre indépendance farouche et esprit d’aventure.

Il y a presque 10 ans, Rumporter consacrait un dossier spécial au phénomène encore jeune des embouteilleurs indépendants du rhum. Côté Français trois noms y figuraient : Chantal Comte, Plantation et Compagnie des Indes.
Chantal Comte a en effet été pionnière puisqu’elle a commencé à sélectionner, à élever et à commercialiser des rhums dans les années 1980. Si elle refuse de se qualifier elle-même « d’embouteilleuse indépendante », terme qu’elle récuse car trop réducteur, elle n’en a pas moins inspiré toute une génération d’affineurs-éleveurs, et poursuivi son exploration des trésors du rhum pur jus de canne avec récemment des destinations comme Madère ou l’île Maurice.

Le succès de la marque Plantation, fondée par Alexandre Gabriel, a été tel, qu’elle a acheté ou pris des participations dans plusieurs distilleries à la Jamaïque (NRJ) et à la Barbade (Stade’s West Indies), et est donc devenue elle-même productrice, tout en continuant à mettre en bouteille des rhums ayant connu un double vieillissement.
Quant à Florent Beuchet, le fondateur de Compagnie des Indes, il nous a gratifié au fil des ans de dizaines de cuvées, défrichant des contrées inattendues devenues depuis mainstream. Il a récemment noué un partenariat avec le groupe Terroir Distillers et vient d’opérer une refonte de sa gamme.
Toujours en 2016, à Marseille, la réputation d’un autre embouteilleur indépendant français, Guillaume Ferroni, commençait à grandir à Marseille et au-delà. Lui aussi est devenu producteur en investissant dans une petite distillerie de grogue au Cap Vert, mais aussi en distillant de la mélasse importée ou même du jus de canne 100% varois !

La nouvelle vague
Dans le sillage de cette première vague sont apparus des noms qui sont devenus familiers aux amateurs de rhum : les Rhums du Sud × Guillaume de Roany, Zero Nine Spirits, Rhums Saint-Opportune, Rhum Finish, L’Esprit, Poh!, Vagabond Spirits… Certains, comme Famille Ricci ou Swell sont également devenus producteurs, respectivement dans le sud de la France et au Mexique.
D’autres comme les Armateurs de Rhum ou les Frères de la Côte se proposent de convoyer les cuvées sélectionnées par bateau ou de les immerger sous la mer. Certains embouteilleurs sont nés d’établissements spécialisés dans le rhum comme les cuvées du bar 1802, d’Excellence Rhum, de feu la boutique Christian de Montaguère…

Carnival Sun Juice a été lancé par la star (musicien, acteur) Joey Starr… D’autres sont des excroissances de clubs d’amateurs de rhum comme la Confrérie du Rhum, le Rum Club Paris ou le Rhum Club Guadeloupe…
Même Rumporter s’est lancé dans l’aventure avec une sélection remarquée, et une nouvelle, un single cask de 12 ans d’âge en provenance de Thaïlande !
Bref, nous avons assisté depuis 10 ans à une multiplication des acteurs et à un véritable âge d’or des embouteilleurs indépendants du rhum, avec une variété incroyable de cuvées.
Avancer toujours, même par gros temps
Les embouteilleurs indépendants ont grandement aidé les amateurs français à découvrir le rhum sous toutes ses facettes en les faisant voyager de par le monde avec des contrées toujours plus surprenantes et lointaines.
Et ils ont même poussé les distilleries elles-mêmes à innover. En venant sélectionner des cuvées pouvant être à très haut degré, mono variétales, non filtrées, non sucrées, millésimées, avec un finish particulier, issues d’assemblages improbables, ou de vieillissements exotiques, ils ont concouru à repousser les limites du rhum.

Mais, car il y a un mais, ils font actuellement face à une situation difficile. D’abord parce que le marché des spiritueux est globalement en train de se rétracter. Ensuite parce que les distilleries, sursollicitées ouvrent beaucoup moins leurs portes.
Parce que les prix des rhums, et de tout le reste d’ailleurs, ont explosé, ce qui rogne les marges. Et il faut aussi mettre en lumière le rôle des brokers, comme Sheers / Main Rum devenus des interlocuteurs difficilement contournables. De plus, dès qu’un embouteilleur a une idée originale, elle sera copiée dans les mois qui viennent.
Résultat, il devient de plus en plus dur pour eux de se démarquer les uns des autres. Est-ce la fin de l’âge d’or des embouteilleurs indépendants français ? Il est sans doute trop tôt pour le dire… Mais le mieux, c’est encore de leur laisser la parole !
Les interviews
Grégory Girardin, les Frères de la Côte
Interview – Michael Barbaria, Swell de Spirits
Interview – Florent Beuchet, Compagnie des Indes
Interview – Guillaume de Roany, Les Rhums du Sud x Collection Guillaume de Roany