Rhum de demain – Avec Madilao le Laos devient un pays du rhum sur lequel il faudra compter

Julien et Éric Mansion sont en train de réussir leur pari : produire un rhum de pur jus de canne 100% laotien et artisanal. Julien, celui des deux frères qui dirige le projet sur place, nous explique comment ils sont arrivés à monter une distillerie dans la campagne laotienne… et comment il arrive à la faire fonctionner malgré les petits tracas du quotidien. Bonus, le rhum est délicieux !

Madilao

Julien Mansion, pourquoi avoir choisi ce nom, Madilao ?

C’est une contraction de Madinina et de Laos, le pays où je me suis installé. « Lao » signifie aussi « alcool » en laotien. Et Madinina, c’est le nom de la Martinique en langue amérindienne (île aux fleurs). Et il se trouve que j’ai vécu plus de 18 ans là-bas. Ainsi que mon grand frère Éric Mansion, avec qui j’ai lancé le projet. On a encore des attaches et des accointances avec la Martinique. Mon frère possède une maison là-bas, et moi j’y retourne au moins une fois par an.

Comment le projet en tant que tel est-il né ?

Comme beaucoup de projets, il est né pendant le Covid. Mais à la base on baignait déjà dans l’univers du rhum. Mon frère est un grand amateur. Moi, j’ai lancé le rhum Matoutou. C’est une toute petite marque qui est née en Martinique, où j’ai un petit chai de vieillissement. Au départ j’ai acheté du rhum Bielle de Marie-Galante et je l’ai fait vieillir en Martinique. C’est sorti essentiellement là-bas d’ailleurs.

Madilao
Chez Madilao, on fait tout à la main !

Et comment vous êtes-vous retrouvé au Laos ?

Mon grand frère est marié à une Franco-Laotienne. Ils y vont très souvent, ils y ont de la famille et sont passionnés par le pays et sa culture. Donc, un jour, en plein Covid, on se retrouve à discuter avec mon frère, autour d’un verre de rhum à Singapour. Et on se dit qu’on aimerait faire quelque chose dans le rhum. On a commencé à regarder en Martinique, mais avec toutes les contraintes, notamment douanières, et le budget dont on disposait, c’était compliqué. Alors, Éric m’a dit que ça serait sympa qu’on se lance au Laos, que ce serait beaucoup plus simple, et faisable au niveau du budget.

Au début, l’idée était d’embouteiller du rhum laotien ou de directement faire une distillerie sur place ?

On voulait faire notre rhum, plutôt que de l’acheter.

Madilao

Quel était votre métier à l’époque ?

J’étais sommelier. Je me suis formé à ce métier après des études d’agronomie. J’ai notamment travaillé chez Mouton Rothschild (1er cru classé en 1855, NDLR) pendant quelques années. Ensuite, j’ai été caviste aussi pas mal de temps, aussi bien à l’île Maurice, en Martinique et en métropole.

Comment vous êtes-vous lancés concrètement ?

Mon frère n’avait pas le temps de s’occuper du projet, il m’a dit. « Tu te formes et tu t’en occupes et moi, je finance . » J’ai fait une formation de distillation au CIDS à Segonzac, puis des stages avec Guillaume Ferroni à Ampov au Cambodge, au cap Vert aussi. Je me suis pas mal renseigné, j’ai bouquiné, je suis allé sur des forums, j’ai lu beaucoup lu… et au bout d’un moment, je me suis lancé.

Madilao
Les rhums Madilao sont produits grâce à un alambic hybride chinois

Se lancer, ça veut dire trouver un local, un alambic, des cannes à sucre… comment ça s’est passé ?

Mon frère possédait déjà un hôtel à Luang Prabang, qui est une ancienne capitale royale et une ville coloniale française. On a donc prospecté dans les environs. On a trouvé un petit bout de terrain, mais il est à environ vingt kilomètres de là. On a fait construire un petit hangar d’une centaine de mètres carrés. Et en parallèle, on a cherché des alambics en Europe, en l’Espagne et l’Allemagne. Mais c’était compliqué, au niveau du tarif et de l’importation. Il fallait passer par la Thaïlande, puis par l’intérieur des terres… Alors, on a fini par trouver un alambic chinois qu’on a pu designer à notre guise au niveau des pièces et des réglages. On est frontaliers avec la Chine.

C’était un alambic qui avait déjà servi avant ?

Non, il était neuf et réalisé sur commande. C’est un pot still électrique de 350 litres, sur le modèle hybride de ce que fait Holstein. Les cuves de fermentation, le moulin, les pompes, bref, tout l’équipement du chai vient de Chine. Au début, on était un petit peu dubitatif. Mais finalement on est vraiment très contents de la qualité. Tout s’est très bien passé.

Combien de temps a pris la mise en place ?

Entre la commande du matériel, la construction… ça a dû prendre un an et demi. Je désirais me rendre directement sur place pour examiner l’usine qui vendait l’alambic, afin de l’acheter après l’avoir vu de mes propres yeux. Mais en plein Covid, la Chine était complètement bouclée, donc ça a traîné. Finalement, j’ai dû me fier à des personnes qui utilisaient les mêmes produits et qui m’ont assuré que je pouvais y aller les yeux fermés. Donc, on a commandé le matériel en kit. J’ai pu tout assembler moi-même. Et les premiers jus ont été fermentés, puis distillés en 2023.

Madilao

Parlez-nous de l’alambic, 350 litres ?

C’est de la double distillation, parce qu’on est sur du pot still, donc c’est beaucoup de travail. Ce sont de tout petits rendements, on est à 70 litres de rhum à 50% vol. par tonne de cannes à sucre. Au bout de la première passe, on doit sortir à 35%, même pas 40. Et à l’issue de la seconde, après les coupes, on arrive à monter à 60%.

Avez-vous rencontré des problèmes particuliers ?

On est vraiment au milieu des rizières. Donc, il a fallu faire venir le courant triphasé pour l’alambic. Autre écueil, on n’a pas l’eau courante, donc, pour le refroidissement, on dépend d’un puits ! Au niveau des cannes, ça n’a pas été simple non plus. On a commencé très tardivement dans la saison. Au début on a eu du mal à trouver des cannes à sucre. La canne à sucre existe bel et bien au Laos, mais nous devions en sélectionner les variétés, les identifier… Cela a été un gros travail.

Ce sont des cannes locales ?

Oui. La canne est partout là-bas, mais il fallait trouver des cannes de bonne qualité, assez sucrées, qu’il y ait du jus. Donc ça a été compliqué, surtout qu’on a commencé au mois de mai pour faire nos tests. Et le mois de mai, c’est la fin de saison sèche, donc les cannes sont moins juteuses. Elles sont normalement récoltées de début décembre à fin avril. Le Brix était quand même aux alentours de 22-23%, donc très sucré. Les premiers batches ont été spectaculaires. On les a gardés en lots en dames-jeannes. En tout cas on a vu assez vite qu’on avait un beau potentiel.

Madilao
La gamme présente pour l’instant deux références

Comment sourcez-vous vos cannes ?

Au départ on n’avait pas de cannes, donc on a commencé par en acheter. J’isolais les cannes que je trouvais belles au fur et à mesure et je les redonnais aux planteurs pour qu’ils les cultivent. Et en parallèle, on a développé notre propre plantation. Elle fait moins d’un hectare, mais on va essayer de planter de plus en plus. Pour le moment on peut compter sur une dizaine d’hectares en tout.

Et la fermentation, combien de temps dure-t-elle ?

On conduit les fermentations dans une salle thermorégulée et on les laisse se faire selon les températures extérieures. Donc, ça peut durer 3-4 jours au début de la saison où il fait relativement frais. Mais plus on va avancer dans la saison, plus il va faire chaud, avec des températures de 35-40°C. Et là, ça prend 2 jours environ.

Madilao

Quid de la réduction ?

C’est une réduction très lente, quasiment en goutte-à-goutte, dans des cuves de 1000 litres. Les premiers lots, on les a réduits sur plus d’un an.

Mettez-vous du rhum en vieillissement ?

Oui, on a commencé. On a importé des fûts de cognac, de calvados et des fûts de bière de La Plaine à Marseille. On fait aussi des tests avec du fût neuf, des fûts chinois… Pour l’instant, il y a des tests qu’on n’a pas essayé de commercialiser. On a du 220 litres, on a du 50 litres, du 30 litres et du 100.

J’ai vu que vous distilliez aussi de la mélasse, d’où vient-elle ?

Du Laos, c’est de la mélasse bio qui vient de la région Savannakhet, au sud, et qui est assez qualitative. Donc, on en fait un rhum ambré qu’on vend au Laos. Ça donne des profils un peu plus gourmands, plus sucrés, plus abordables aussi. C’est parfait pour les cocktails. On fait aussi un peu de botanical rum ou du gin. Mais le cœur de notre activité c’est quand même sur du pur jus.

Madilao

Quels sont les marchés de Madilao ?

Au début j’étais un petit peu tout seul pour toute la partie commerciale. J’ai essayé de vendre un petit peu à Luang Prabang, qui est une ville assez conséquente. Notamment aux hôtels-restaurants et bars à cocktail.

Mais le Laos est un pays qui ne bouge pas comme le Vietnam ou la Thaïlande, donc c’est dur de trouver des marchés là-bas. Sachant que les gens boivent surtout de la bière ou du whisky de riz. Le rhum n’est pas du tout connu là-bas. Donc on a essayé le plus rapidement possible de faire venir du vrac en France, de l’embouteiller et de commercialiser là-bas.

Ça s’est bien passé ?

C’est une autre problématique. On est à la campagne, il faut faire partir le produit à la capitale Vientiane. Après, il passe par la Thaïlande. Avec les problèmes au canal du Suez et la guerre au Yémen, le chargement doit faire le tour de l’Afrique. Bref, c’est long, ça coûte cher, mais on y arrive et notre rhum est commercialisé en France. Moi, j’ai embouteillé un premier batch en Overproof à 59% au Laos, mais en France, le rhum est réduit à 52%. Donc, on aura deux batches.

Au fait, quelle langue parlez-vous avec les Laotiens ?

C’est très compliqué, les Laotiens ne parlent pas français, ni anglais. Surtout, qu’on est vraiment isolé à la campagne. Donc je me débrouille comme je peux. Mon frère vient de temps en temps, donc j’ai un petit peu d’aide. Je pense que le jour où je parlerai de laotien, ça va m’enlever une énorme épine du pied. En attendant, je me débrouille comme je peux, en montrant, avec des gestes, avec Internet… ce n’est pas évident, mais c’est passionnant !

LA PREMIÈRE CUVÉE « OVERPROOF » (59%, 59€) ET LE 2E BATCH (52 %, 52€) SONT DISPONIBLES ICI :
www.passion-rhum.com