Focus Distillerie – Avec Stade’s Rum, la Barbade fait le pari du terroir

En redonnant vie et ses lettres de noblesse à cette ancienne marque, Stade, Maison Ferrand se propose de créer des rhums en éditions limitées qui font la part belle au terroir barbadien et à son histoire. Les recettes seront tirées de la fameuse chambre forte qui protège les secrets de la distillerie depuis 130 ans (remis au goût du jour par Alexandre Gabriel), la matière première sera locale, et comportera notamment du pur jus de canne ! Deux cuvées, Vulcan, Two Taps, et Old Gregg, Fusion, sont d’ores et déjà disponibles. D’autres suivront bientôt !

Stade’s Rum

Bien que Stade’s ait été officiellement lancée à l’international lors du Whiskey Live 2025, elle n’est pas aussi récente qu’on pourrait le croire. D’abord parce qu’elle émane de la mythique WIRD (devenue Stade’s West Indies Rum Distillery), ensuite parce qu’elle a toujours été utilisée localement à la Barbade et, enfin, parce qu’elle porte le nom d’un personnage historique ayant vécu entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe : George Stade. C’est donc par lui que nous allons commencer cette plongée dans l’univers de la marque.

Stade, le génie du rhum de la Barbade

Située sur la plage de Brighton à une dizaine de mètres de la mer des Caraïbes et à peine 1,6 kilomètre de la capitale Bridgetown, la distillerie, que nous connaissions jusqu’à présent sous le nom de WIRD, a donc été créée par George Stade et son frère en 1893, avec pour objectif de créer le meilleur rhum.

Leur idée? Apporter leurs connaissances scientifiques pour créer le meilleur spiritueux possible là même où le rhum est né. Stade était en effet un ingénieur spécialisé dans le traitement du sucre et les équipements de distillation, et il a mis au point des 44 brevets, notamment pour des alambics et des colonnes.

Dans sa distillerie, il a même installé une pièce de 15 mètres carrés, une sorte de chambre forte qui ferme comme le coffre-fort d’une banque. D’où son nom, the Distillers Vault. Pour y entreposer ses lingots d’or? Non, mais bien pour y conserver ses brevets, recettes et autres schémas blueprints. Cette pièce est d’ailleurs toujours là, et la distillerie y documente depuis 130 ans toutes ses activités.

Ses secrets sont utilisés depuis plusieurs années par Alexandre Gabriel et ses équipes pour remettre en état certains des vieux alambics qu’ils ont trouvés en arrivant, ou tester de nouvelles cuvées et techniques s’inspirant du passé.

Stade’s Rum

Du local, à l’international

Mais revenons à George Stade. Très vite le succès est au rendez-vous, car son rhum est le plus aromatique et le plus « net » de l’île (c’est-à-dire qu’il ne comporte pas de composés nocifs). Il est considéré comme si délicieux que le chef chimiste du gouvernement britannique lui-même demande à venir travailler avec lui.

Mais Stade se heurte rapidement aux intérêts bien compris de la bourgeoisie, et des marchands locaux. «Ces derniers manœuvrent pour que le Parlement l’empêche de vendre directement sur le marché, confie Alexandre Gabriel, qui a acquis la distillerie en 2017 via Maison Ferrand.

Il sera donc obligé d’ écouler son rhum en vrac à de nombreux embouteilleurs, et ne pourra jamais réaliser sa marge pleine.» Comme il a investi lourdement pour construire et lancer la distillerie, il est rapidement à court d’argent. Il vend alors ses parts de la distillerie. Stade finira par quitter la Barbade et vivra une seconde vie mouvementée. «On dit même qu’il fut arrêté en Allemagne comme espion pour la couronne d’Angleterre à la fin de la Première Guerre mondiale », révèle Alexandre Gabriel.

Stade’s Rum

Le nom Stade persiste cependant, il continue même de figurer sur la plupart des bouteilles de rhum barbadien. À tel point qu’il devient synonyme de rhum pour les Barbadiens qui commandent un verre de Stade’s et non plus un verre de rhum. Cependant sa renommée reste à bien des égards circonscrite aux frontières de l’île. Jusqu’à ce mois de septembre 2025 et sa résurrection sous les auspices d’Alexandre Gabriel et ses équipes donc. Mais à quoi bon lancer une nouvelle marque, lorsqu’on en possède déjà plusieurs dans le rhum (Planteray, Canerock…)? Pour faire quelque chose de nouveau, pardi! Là où Planteray a comme ADN l’assemblage et le double vieillissement (tropical et continental), le crédo de Stade’s sera le terroir barbadien. Sa promesse? Un rhum 100% originaire de la Barbade avec une matière première locale, une fermentation, une distillation et un vieillissement réalisés à 100% sur place! Une véritable révolution qui était en réalité préparée depuis plusieurs années.

La West Indies Central Sugar Cane Breeding Station

En effet, une des facettes les moins connues de la Stade’s West Indies Distillery est son travail autour des variétés de canne à sucre barbadienne. Parler du présent demande cependant de remonter dans le passé.

Stade’s Rum
Don Benn, le Master Distiller de Stade’s West Indies Distillery

En 1883, un certain Mr. Harper explique, sans que personne ne l’écoute d’ailleurs, qu’à force de sélectionner et de planter partout les mêmes variétés de cannes à sucre, la graminée allait s’appauvrir, puis à terme s’éteindre, car elle serait la proie de parasites et aux maladies.

Un peu comme cela était en train de se passer dans le vignoble européen avec le phylloxéra. Sa prédiction se réalise bientôt, dans les années 1870, où la canne meurt et se décime un peu partout. En 1880, un monsieur assez génial, John Redman Bovell, a repris les travaux de Harper et créé la Sugar Cane Breeding Station, un centre de recherche sur la canne.

Il souhaitait développer des variétés de cannes à sucre résistantes aux maladies et aux parasites. Sa mémoire persiste d’ailleurs puisqu’il figure sur les billets de deux dollars barbadiens, qui paraît-il portent chance lorsqu’on en a un dans sa poche. Cela a permis à la Barbade de devenir un des principaux centres de recherche autour de la canne et d’être à l’origine de nombreuses variétés qui sont actuellement utilisées pour produire le rhum.

Ainsi, dès que vous voyez une variété dont le nom scientifique commence par B, elle vient de la Barbade (R pour la Réunion). Les deux chiffres juste après, c’est l’année de création. Et après, c’est la séquence de création. Un exemple parmi des dizaines d’autres : la très célèbre « canne bleue » s’appelle en réalité la B69 566 et est originaire de la Cane Breeding Station de la Barbade. « Un endroit où, aujourd’ hui encore, on fait des recherches sur 3000 variétés de cannes et dont la distillerie WIRD est partenaire depuis 6 ans», nous révèle Alexandre Gabriel.

Stade’s Rum

Des cannes destinées à produire du rhum

La ferme de la WIRD, la Kendall Farm (pour la première fois documentée en 1657) se trouve au milieu de l’île. Le travail d’hybridation se fait sur 30 acres (soit environ 12 hectares) de variétés de cannes qui sont situées dans les Redlands, les terres rouges, un endroit où, il y a plusieurs millénaires, se trouvait encore la mer des Caraïbes.

30 acres et cocotiers utilisés pour le Cut & Dry y sont aussi cultivés. «C’est Ram, qui a travaillé 20 ans à Caroni et qui a rejoint l’ équipe il y a 8 ans qui est aux manettes, explique Alexandre Gabriel. Il dit toujours “I am the cane man”, je suis l’homme de la canne.»

Pour le moment les recherches et expérimentations se sont concentrées sur 5 variétés : la Early Bird, appelée ainsi, car elle arrive plus tôt que les autres. La Yellow Lady qui est d’ailleurs aussi utilisée par Renegade à la Grenade. La Purple Cane qui tire son nom de sa couleur caractéristique.

La Big Gold, qui est une grosse canne dorée. « Et enfin, la Lucky Cane, parce que les Barbadiens l’adorent, c’est la canne de la chance, qu’ils sont toujours en train de mâcher, raconte Alexandre Gabriel. Et on est en train de travailler sur cinq autres variétés.» La ferme dispose également d’un moulin à canne de 7 tonnes, le Harper Sugar Cane Mill.

Stade’s Rum
La Stade’s West Indies mène des recherches sur les variétés de canne à sucre barbadiennes

La nursery

Autre pièce maîtresse du dispositif mis en place par Stade’s, la nursery. On y travaille sur la fermentation longue, les levures sauvages, le tout à ciel ouvert, avec un impact de la mer à quelques dizaines de mètres de là. Ce qui n’a pas manqué de choquer le jeune Alexandre Gabriel lors de sa première visite sur place à l’âge de 25 ans.

«Ayant grandi dans une ferme, puis ayant travaillé à Cognac, j’ai appris qu’il fallait soigneusement nettoyer les outils, il fallait tuer les bactéries, tenir les chais très propres, et je débarque dans un endroit où on élevait des bactéries! se souvient-il. Pourquoi? On s’est rendu compte que ces bactéries se nourrissent d’alcool et d’acidité pour créer des esters. Ce que la science expliquera plus tard. Mais à la Barbade, à la Jamaïque et au Guyana, on le sait depuis 150 ans. »

Et concernant les levures, ce sont des spécimens ambiants et sauvages qui sont favorisés. Le processus se faisant dans des cuves ouvertes en bois orientées de façon à ce qu’elles bénéficient de l’air marin.

Stade’s Rum

Pot still alley

Nous avons donc compris que les cuvées Stade’s seront produites à partir de cannes à sucre barbadiennes, fermentées sur place avec des levures (et des bactéries) indigènes. Difficile de faire plus terroir. Sauf que dans les spiritueux, la notion de terroir est plus large que dans le vin.

S’y ajoute une dimension technique, avec notamment l’identité des appareils de distillation utilisés. Or, en la matière, la Stade’s WIRD en connaît un rayon puisqu’elle dispose de 9 types d’alambics et de colonnes, dont les plus vieux remontent au XVIIIe siècle et dont certains sont devenus mythiques : Stade, Batson, Rockley (le plus vieil alambic en cuivre à rhum au monde), Vulcan, Old Gregg… Chacun a son histoire, sa personnalité, son importance dans la création des rhums de la Stade’s WIRD et notamment des assemblages de la marque Planteray.

Mais ces alambics, dont certains ont été ressuscités grâce aux schémas de George Stade, tandis que d’autres avaient été mis de côté, sont désormais mis en avant et même les stars de la nouvelle marque.

Et cela se retrouve jusque dans l’identité visuelle de la marque. Sur les étiquettes des bouteilles, on trouve les noms des alambics qui ont contribué à leur création. Quant à la bouteille Stade’s Rum, elle possède un goulot en forme de ventre de Rockley avec ses rivets tapés à la main. Ce n’est donc pas un hasard si les deux premières cuvées lancées par Stade’s Rum font la part belle à deux des plus anciens alambics de la distillerie : le Old Gregg et le Vulcan.

Deux cuvées pour commencer

En effet, la cuvée Vulcan Two Taps a été baptisée en hommage à l’alambic triple-chambre Vulcan, dernier exemplaire original encore en activité dans le monde, et toujours en service chez Stade’s.

Cet alambic rarissime a été remis en état en 2018 grâce à Henderson «Digger Skinner, vétéran de Stade’s (45 ans chez nous, et 45 ans pour son père avant lui !), qui a perpétué un geste transmis de génération en génération : lorsque l’alambic cale, il suffit de lui donner deux coups de tuyau… d’où son nom.

«Lorsque j’ai réalisé que cet alambic à chambres existait encore, ça m’a fait le même effet que quelqu’un qui étudie les dinosaures qui se seraient trouvés en face d’un T-Rex vivant dans le jardin, se souvient Alexandre Gabriel. C’est un alambic préhistorique qui fonctionne en surpression, il faut donc chauffer plus, mais ça permet de donner des rhums assez huileux.» Le rhum a vieilli à la Barbade à 100%, dans des ex-fûts de bourbon.

VULCAN TWO TAPS, ÉDITION LIMITÉE, MILLÉSIME 2019

70CL – 50,5% – PVC : 69€

La deuxième édition de la Distillery Vault Collection est le Old Gregg, Fusion. Point de rencontre entre deux traditions du rhum barbadien : le jus de canne frais – issu de cannes broyées au Harper sugar mill de Stade’s – et la mélasse provenant de Port Vale, dernière sucrerie encore en activité sur l’île ; le tout distillé dans l’alambic pot still Old Gregg, datant du début des années 1900, puis vieillis à la Barbade pour révéler la tension vibrante entre fraîcheur herbacée et richesse profonde.

Chez Stade’s, l’excellence commence à la source : la distillerie collabore étroitement avec l’une des plus anciennes stations de sélection variétale de cannes à sucre au monde, afin d’identifier et cultiver les meilleures variétés pour la production de rhum, fidèle à la conviction que tout grand spiritueux naît de l’agriculture. Le rhum a vieilli 3 ans à la Barbade dans des ex-fûts de bourbon.

OLD GREGG ÉDITION LIMITÉE MILLÉSIME 2022

70CL – 46% – PVC : 69€

Que nous réserve le futur pour cette nouvelle marque ? À coup sûr, de nouvelles expérimentations sorties du Vault et de l’imagination d’Alexandre Gabriel et de ses équipes. Notamment des rhums très hauts en esters de pur jus de canne, des rhums parcellaires, monovariétaux… On ne sait pas, mais on a hâte de voir (et de goûter) ça !