Le rhum en suisse : entretien avec Werner Girsberger de RhumHouse

Werner Girsberger est un amoureux du rhum qui en a fait son métier. Il a créé sa société d’importation, Rhumhouse, pour assouvir sa passion. Il est maintenant le principal importateur indépendant de Suisse mais également embouteilleur. Il est notamment spécialisé dans la vente de vieux, voir très vieux millésimes… Rencontre !

Le rhum en suisse

Rumporter: Pouvez-vous nous présenter Rhumhouse ?

Werner Girsberger: Déjà à l’âge de 21 ans (1978), j’ai décidé de vivre ailleurs que dans mon pays, et ai séjourné 2 ans en Guyane française, en pleine forêt amazonienne, sans eau courante ni électricité, à 20 minutes de bac (il n’y avait pas encore de pont sur la route) de Roura.
Mes voisins étaient des Français fraîchement arrivés et qui avaient décidé de s’y établir. J’ai participé avec eux au défrichement à la main et tronçonneuse du lieu, où la fumée du bois était quotidienne…Et après une dure journée de labeur, venait l’heure de l’apéro, qui d’abord était du Pastis ou autre spiritueux importé de métropole, puis les réserves terminées et vu le petit budget à disposition, se tourna naturellement vers le spiritueux local, donc le rhum! Les réticences de mes voisins, dont l’a priori négatif sur le « tafia » persistait encore (pour un Français, le fait de boire du rhum en Guyane en lieu et place des spiritueux de France représentait une baisse du statut social), m’ont surpris car de mon côté, la première dégustation de rhum agricole blanc me fit l’effet d’une révélation! Même si ce rhum servait aussi à laver les vitres des cafés et restaurants, car plus abordables que les produits de nettoyage courants!
Dans les années 80, mes différents voyages de Guyane vers l’Europe et retours comportaient souvent des escales en Guadeloupe et en Martinique, où je me fournissais, avec mes derniers francs en poche, de quelques bouteilles de bons rhums vieux dans les duty frees de ces aéroports. Ces nectars ont été fort appréciés par mes amis suisses, qui, une fois ma petite réserve tarie, me demandaient quand je retournerai aux îles! Il est bon de savoir qu’à cette époque, il était très difficile de trouver un bon rhum agricole, même en France!
C’est donc en client mal servi, et frustré de ne pas trouver les rhums que j’avais découverts, que j’ai décidé d’en importer directement, afin d’avoir une réserve suffisante jusqu’à la fin de mes jours! En décembre 1999, j’ai donc procédé à ma première importation: du JM, dont du 1983 15 ans, du 1988 10 ans et quelques caisses de blanc. Ce fut le principal moteur qui m’a transformé en importateur et distributeur!
Rhumhouse a été créée (en raison individuelle) en 2000, empli de la passion de faire connaître les bons rhums agricoles en terre helvétique!…et aussi bien sûr de subvenir à mes besoins! Aujourd’hui, nous importons en vrac, faisons vieillir des fûts d’origine, et sommes aussi devenus, avec le temps, embouteilleurs, avec le plein accord des distillateurs, soit Bielle, Chamarel, et Reimonenq.

Comment se porte le marché du rhum en suisse ?

Déjà pour vous vous faire une idée de la Suisse, voici quelques faits:

Consommation d’alcool et de vin en Suisse en 2014 (source: Office Fédéral de la Statistique)

214 millions de litres de vin, soit 33 l/habitant

  • Sur la totalité de l’alcool bu en Suisse, 60% est du vin; 69% en Suisse romande, 56% en Suisse alémanique,
  • La consommation totale de spiritueux était de 12’065’700 litres d’alcool pur, soit plus de 30 millions de litres effectifs, ou plus de 43 millions de bouteilles à 70 cl,
  • 91,1% des hommes et 83,6% des femmes habitant ce pays boivent au moins occasionnellement de l’alcool; 14,1% de ces hommes et 6,7% de ces femmes en boivent tous les jours,
  • 14,7% de la population romande boit de l’alcool tous les jours, contre 8,2% chez les alémaniques,
  • Après le whisky, les apéritifs/liqueurs/bitters et la vodka, le rhum (très majoritairement du rhum léger et du rhum industriel) occupe la 4ème place (moins de 6% de la totalité des spiritueux consommés) avec 700’200 litres d’alcool pur, soit plus de 1,75 millions de litres effectifs à 40% vol., ou plus de 2,5 millions de bouteilles à 70 cl.

Il ne me semble pas que le marché du rhum en Suisse ait augmenté, bien que le choix à disposition ait augmenté depuis ces 15 dernières années. Je constate que le rhum agricole a toujours de la peine à être bien représenté dans les grandes surfaces. Par exemple en 2004, j’étais le fournisseur officiel d’un grand supermarché haut de gamme suisse avec 10 marques et 16 fûts de rhums vieux vendus au détail. Ce stock s’est correctement écoulé, mais n’a pas engendré une demande suffisante pour m’assurer un écoulement constant. Ce qui m’a confirmé que le rhum agricole ne peut se vendre encore aujourd’hui qu’accompagné et demeure un produit de niche.

Quelles marques importez/distribuez-vous ? 

Guadeloupe:
En direct: Bielle, Père Labat et Reimonenq; indirectement: Bologne et Montebello,

Martinique:
En direct: HSE et JM; indirectement: Bally, Depaz, La Favorite, Neisson et Saint-James,

Maurice:
Chamarel en direct.

Le rhum en suissePourquoi une telle spécialisation dans les rhums agricoles ?

Les (habitants) Suisses sont toujours très intéressés et ouverts aux découvertes culinaires, à de nouveaux vins ou de spiritueux provenant d’un autre terroir que le sien, déjà depuis très longtemps au niveau cantonal, où les spécialités de la région changent tous les 30 km. Alors quand ça vient de très loin, et que le produit que vous leur présentez porte (généralement) une  longue histoire derrière lui, provenant d’un terroir, élaboré (en tous les cas au départ) comme on fait le vin, il y a de quoi susciter l’intérêt de certains.

Et depuis toutes ces années que je suis dans le domaine, j’ai mon réseau particulier de caves spécialisées, bars, clubs de cigare, restaurants étoilés, etc, dont leur clientèle est capable de débourser une coquette somme pour humer et délicatement déguster un bon rhum vieux.

Combien d’embouteillages exclusifs avez-vous ? avez-vous une liste complète ?

Je ne vous divulguerai pas les quantités, mais une petite sélection est visible sur mon e-shop: shop.rhumhouse.ch

Quels sont les plus vieux millésimes que vous proposez actuellement ?

– Trois Rivières des années 70 et 80,

– les premières éditions de Chantal Comte des années 80 et 90,

– JM dès le millésime 1983,

– Bielle 1994 et 2003 puis suivantes,

– Saint-James des années 70 et 80,

Et bien d’autres encore… !

Quelles sont les plus belles bouteilles que vous avez dégusté ? Quelles sont les bouteilles les plus rares que vous avez en votre possession ou vendues ?

Je suis bon vivant, épicurien et dégustateur! Par conséquent, il m’arrive d’avoir un stock qui peut intéresser de près les collectionneurs…

Au lieu de toutes les vendre, je n’ai pas résisté à la tentation d’ouvrir et déguster des Bally et St-James à partir des années 1920, dont même une Saint-James de 1895, et une Madinina de la même année.

Depuis quand la Suisse a-t-elle découvert Reimonenq et pourquoi y a-t-il autant d’éditions limitées ou millésimes en Suisse ?

J’ai fait la connaissance de Léopold Reimonenq en 2000. Avec le temps, une solide amitié et confiance réciproque s’est installée. Ce qui me permet de pouvoir encore proposer ses superbes (par exemple) bruts de fût pour le marché suisse…

Comment contrôlez-vous la provenance des bouteilles de collection ? 

L’expérience! Elle me permet de limiter les risques, même s’il peut y avoir quelquefois de mauvaises surprises. L’étiquette, la qualité et l’épaisseur du verre, la capsule vous donnent déjà de bons indices…

Le plus important est la dégustation, et je prends toujours le soin d’ouvrir une bouteille avant de vendre le reste….

La consommation de rhum en Suisse, plutôt rhum agricole, rhum de mélasse ou rhum pour la mixologie ?

Je dirais comme d’habitude, rhum léger et rhum industriel (mélasse). Le client lambda est surtout intéressé par les bas prix, comme partout (?)…

La grande distribution propose de plus en plus de références, qu’est ce que cela vous inspire ?

Non, ça ne m’inspire pas du tout…

 

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