Rencontre avec Marvin Gonzales et Aurora Aragon, docteurs en santé publique à l’université de médecine de Léon.

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La vie est douce à Léon et on y revient toujours avec envie. C’est là, dans le cadre émollient et hors du temps de l’hôtel du Convento que nous avons rencontré Marvin Gonzales et Aurora Aragon, entourés par l’incroyable collection d’objets d’art sacré rassemblés là par les propriétaire des lieux, les Ortiz, un couple de milliardaires amateurs notamment d’art contemporain d’Amérique centrale.

Marvin et Aurora sont impliqués dans la recherche sur la maladie rénale depuis 2002 déjà. Il faut dire qu’ils sont aux premières loges puisque l’ouest du Nicaragua avec ses immenses domaines sucriers et son activité minière est de loin le plus touché. Avec un manque évident de moyens, ils tentent, à travers leurs études, pour la plupart statistiques, de dresser une trame commune et traquer la convergence dans les facteurs déclencheurs de la maladie.

Loin des polémiques, leurs réponses sont teintées de rigueur scientifique avec une touche subtile de diplomatie. Impossible de leur faire énoncer une cause unique pour la maladie en l’absence de données scientifiques valables.

Le jardin du Convento où s’est tenu cet entretien. © JP Lachougne

Rumporter : Marvin, comment avez-vous été appelé à travailler sur le dossier de la maladie rénale qui touche les travailleurs de la canne au Nicaragua.

Marvin et Aurora : Lors des premières études, nous avons été invités comme experts pour analyser les résultats. Notre position est absolument neutre, c’est un principe éthique. Nous sommes indépendants et intégralement tendus vers la recherche des causes de la maladie que ce soit au niveau social (étude des communautés) et « occupationnel » (étudier les différents groupes en fonction de leur métier). L’aspect social et important car il semble évident qu’il y a des déterminants sociaux dans la prévalence de la maladie : la pauvreté, l’éducation et le type d’emploi, les deux sont liés.

R : Comment procédez-vous pour mener vos études ? Quels sont les résultats que vous pouvez partager ?

M et A : Nous avons commencé par les archives. Les premiers chiffres inquiétant auxquels nous avons accès datent de 1996 et font état d’une première forte augmentation des cas avec beaucoup plus d’hommes touchés que de femmes. Depuis, plus de 20 enquêtes ont été menées au Nicaragua. Nous sommes d’ailleurs les premiers à avoir publié en Amérique Centrale.

D’un point de vue pratique notre première étude (ndlr : en 2002) portait sur 5 communautés rurales (ndlr : 5 villages ou quartiers) qui ont chacune une activité dominante différente et donc des métiers différents. Concrètement nous avons étudié des groupes d’environ 60 personnes (hommes et femmes de 20 à 60 ans) dans :

Une communauté qui cultive la canne et la banane (altitude de 200 à 300m)
Une communauté de mineurs et d’agriculture de suffisance (altitude 200 à 300m)
Une communauté de cultivateurs de café (altitude 800m)
Une communauté de cols blancs en ville (altitude de 200 à 300m)
Une communauté de pêcheurs (au niveau de la mer)

(Ndlr : Il est intéressant de prendre en compte le fait que le café se cultive en altitude sous des températures moins étouffantes)

Les communautés les plus affectés sont celles des mineurs et des coupeurs de canne avec un taux de présence de la maladie de 18% alors que dans le café et les services, on n’observait aucun cas.

Le plus petit dénominateur commun des communautés les plus affectés sont la chaleur écrasante et de longues journées de travail.

R : Quelle a été la réaction de l’état nicaraguayen à ces résultats ?

M et A : Après cette étude, le parlement a déclaré que la maladie des reins était « maladie du travail » ce qui a changé beaucoup de choses. Une loi est passé stipulant que si tu remplissais un certain nombre de critères tu étais reconnu « malade du travail » et à ce titre éligible à un traitement (consultation et médicaments) payé par la sécurité sociale d’état et à une pension mensuelle. En gros, il suffisait de faire diagnostiquer son insuffisance rénale et justifier de 150 semaines de travail dans la coupe de la canne.

Mais en 2008, cette loi a changé de manière très restrictive avec notamment un nouveau critère qui impose aux déposants de justifier de 26 semaines consécutives de travail pour bénéficier du programme d’accompagnement médical. Les coupeurs de canne étant principalement des saisonniers, ce critère a énormément fait baisser les chiffres des allocataires.

R : Plus concrètement, qu’est ce qui a été mis en place pour lutter contre la maladie ? Est-ce que celle-ci recule ?

M et A : Au niveau étatique, pas grand-chose, hormis la prise en charge décrite ci-dessus. Imaginez que ce n’est que depuis 2010 qu’on entend parler communément de stress thermique et de déshydratation. Le nombre de cas baisse sans qu’on puisse réellement affecter cette baisse à une réelle amélioration. Il y a la manière de compter aussi. Jusqu’en 2014, c’est l’université de Léon qui était en charge du recensement. Nous avons recensé 754 cas qui ont pu recevoir une pension.

Les malades venaient principalement de Léon et Chinandega (ndlr au nord est de Leon à mi-chemin entre Chichigalpa où est situé ISA et Monterosa l’autre grande usine sucrière). Mais en 2015, le recensement a été confié à une institution médicale privée (une clinique) et les chiffres baissent avec seulement 315 cas recensé pour cette année 2015. Les chiffres ne devraient pas baisser, je pense juste que la clinique n’a ni les compétences ni les ressources suffisantes.

Ceci dit au niveau des domaines sucriers, nous avons vu de gros changements se mettre en place. Premièrement la mécanisation de la coupe. Ensuite, nous avons vu se mettre en place des programmes de réduction du temps de travail, l’apparition de poches isotoniques hydratantes ainsi qu’un travail de pédagogie sur l’hydratation.

R : Nous avons également vu ces pratiques en œuvre au sein de l’Ingenio San Antonio. Ca avait l’air convaincant. Est-ce que selon vous, nous avons assisté à une mise en scène ou est-ce la réalité quotidienne de tous les travailleurs de la canne employé par le Groupe Pellas ?

M et A : Nous n’avons jamais pu rentrer dans l’Ingenio nous-même pour voir si tout ceci est vraiment appliqué. Je connais le docteur qui travaille avec ISA et je ne doute pas de sa compétence et de sa sincérité. Ce que je leur reprocherais principalement, c’est qu’ils refusent de communiquer de manière ouverte sur ce qu’ils font et sur les données qu’ils récupèrent à travers leurs programmes. Le principal problème, c’est le manque de transparence. Par exemple, nous aimerions être mieux informés sur la recherche thérapeutique qu’ils effectuent sur les cellules souches.

Par exemple, nous voudrions connaitre (pour mieux croiser nos données) les pesticides qu’ils utilisent par exemple. C’est dommage qu’ils aient fait appel aux universités de Boston et Houston pour mener leurs études et n’acceptent pas de travailler avec des intervenants locaux (ndlr : Les choses ont changé depuis cette interview lire les interviews de Ariel Sacara et celle de Jason Glaser)

R : Alors qu’il y a quatre grands producteurs de sucre dans la région et que la maladie touche d‘autres travailleurs que les coupeurs de canne, comment expliquez-vous que ce soit l’Ingenio San Antonio qui soit au cœur de la polémique ?

M et A : Il y a de nombreuses raisons de circonstance mais je pense que la principale vient de ce que j’ai dit ci-dessus. La majorité des cas est recensé dans la région de Chinandega/Léon là où est implanté ISA et surtout je pense que c’est à cause de cette mauvaise communication. L’entreprise n’est pas responsable du réchauffement climatique mais elle doit nous aider à trouver des solutions.

VOIR LE DOSSIER COMPLET

R : On parle beaucoup du Nicaragua mais, si on suppose que le problème vient principalement du stress thermique, de la déshydratation et des mauvaises conditions de travail, il y a de bonne chance de penser que d’autres pays producteurs de sucre et donc de rhum sont impactés (ndlr : lire à ce sujet l’article de Science sur la globalisation de la maladie), avez-vous des informations sur ces autre pays ?

M et A : Les choses se mettent en place au niveau mondial. En 2014, lors d’un congrès (LEQUEL ???), nous avons pu entendre des néphrologues (ndlr : spécialistes des reins) africains évoquer une augmentation des cas sur leur continent. Un docteur indien finalise actuellement une étude portant sur 69 000 cas dont les résultats seront bientôt publiés. Au Sri Lanka, la maladie est observée depuis longtemps.

R : Pour revenir au rhum, je vais lister un certain nombre de pays et vous me répondrez sur la présence ou non de la maladie. Commençons par l’Amérique centrale.

M et A : El Salvador : c’est exactement comme ici au Nicaragua.
Costa Rica : idem
Mexique : une vaste étude y est en cours.
Pérou : ils commencent à se pencher sur la question
Colombie/Venezuela : je n’ai pas d’infos sur ces pays
Jamaïque : aucun cas signalé
République dominicaine/Haïti : pas d’info

R : En conclusion, pour vous, y a-t-il urgence à implanter une solution simple telle que la préconise Jason Glaser en offrant aux travailleurs : ombre, eau et repos.

M et A : D’un point de vue scientifique, ce que propose Jason est très intéressant puisqu’il vise à créer une première évaluation basée sur des programmes quasi similaires au Salvador et chez ISA (ndlr : La Isla Network a signé en juin 2017 un accord d’échange avec ISA dans ce but), je soutiens donc son travail.

 

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