Maladie des coupeurs de canne: fallait-il appeler au boycott de Flor de Caña ?

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Face aux ravages provoqués par une maladie des reins d’origine non conventionnelle, appelée CKDu (Chronicle Kindey Desease of unknown etiology), décimant les ouvriers de l’industrie sucrière d’Amérique Centrale depuis le début des années 2000, Rumporter a décidé de s’engager et de mener l’enquête pour tenter de comprendre les causes de la catastrophe sanitaire qui a fait trépasser environ 20.000 coupeurs de canne notamment aux alentours de Chichigalpa, la ville où est produit Flor de Caña, le seul rhum nicaraguayen.

Si la question sous-tendant ce dossier est directe, voire sans appel, les réponses sont, elles, nécessairement complexes.  Notre directeur de la publication a pris le dossier à bras le corps avec pour exigence la volonté de vous informer et de vous aider à vous forger une opinion à travers une mise à disposition de sources et d’entretiens de toutes les parties impliquées. Son reportage, qui prend la forme d’un récit personnel n’occultant aucune des interrogations ayant accompagné le cheminement de sa recherche, se veut comme une porte d’entrée vers les dites-sources. Rumporter vous recommande donc d’aborder ce dossier en adoptant un mode de lecture « intelligent et actif », de prendre le temps de consulter les liens intégrés au présent article, voire de consulter d’autres sources.

Car comme l’écrivait Edouard Glissant « rien n’est vrai, tout est vivant » …

boycott de Flor de Caña ?
Le geste fort d’un bartender américain qui a été un des déclencheurs d’une vague de boycott aux USA. © DR

Chapitre 1 : la découverte de la maladie

D’emblée, la découverte de l’existence de la CKDu s’est posée comme un cas de conscience. Un professionnel de l’alcool n’a en effet pas grand-chose à gagner sinon des emmerdes à s’intéresser au processus de production d’une marque de rhum d’Amérique Centrale ayant réussi à s’ouvrir les portes du marché nord-américain. Mais les questions qui me trottaient dans la tête depuis quelques mois suite à des bribes d’infos, attrapés ici ou là, sur la maladie frappant les travailleurs de l’industrie sucrière nicaraguayenne m’imposaient de m’engager pour en savoir plus.

Est-ce que la culture de la canne en Amérique Centrale se fait dans des conditions décentes, éthiques, pour les travailleurs ? Les rhums du Costa Rica, du Nicaragua, du Salvador, du Panama ou du Guatemala, qui trônent désormais sur les étagères de nos cavistes ou les rayons des duty free, ont-ils du sang sous l’étiquette ? Auquel cas, Rumporter a-t-il l’impérium pour s’ériger en censeur des marques provenant de ces régions ? En bref, s’attaquer à un dossier si complexe nous imposait une exigence d’équilibre dans le traitement.

J’avais eu un écho bref mais incisif du développement des dysfonctionnements rénaux touchant les coupeurs de cannes à sucre d’Amérique Centrale à travers des billets enflammés d’Hervé Damoiseau. Notre éditorialiste dénonce régulièrement de la concurrence déloyale de pays où la canne ne coûte rien en raison des conditions de travail déplorables imposées à la main-d’œuvre.  J’en avais aussi eu vent sur les réseaux sociaux en tombant sur des commentaires, brefs également, de chroniqueurs du rhum réputés acerbes mais dont la fibre « humaniste » et la rigueur ne sont pas sujettes à caution, comme Cyril Weglarz (www.durhum.com) ou Nicholas Ferris (www.therumcollective.com).

L’autruche, le « troll » ou le Rumporter ?

Face à ce type de questionnements, en fonction de sa sensibilité, de ses intérêts ou de son emploi du temps, trois approches sont possibles. La première qui m’est assez familière, consiste à faire l’autruche : fermer les yeux, ne pas chercher à en savoir trop, permet d’éviter de se faire déchirer pas des griffes plus puissantes que les siennes. Un des soucis bien senti d’un directeur de publication est évidemment d’esquiver les conflits potentiels avec ses annonceurs. Mais encore faut-il pouvoir assumer la contradiction entre sa conscience et ses intérêts.

Une des photos Choc d’Ed Kashi. © Ed Kashi

La deuxième attitude possible est celle du « troll ».  Ce dernier n’est finalement qu’une autruche animée par le ressentiment. Le « troll » ne réfléchit pas, il balance sans chercher à comprendre, sans tenter de démêler tous les tenants et aboutissants  d’affaires qu’il résume de manière binaire. Ersatz du lanceur d’alerte dont il s’imagine atteindre la dignité, le « troll » ne fait qu’alimenter sa colère avec les frustrations de son quotidien.

La troisième approche consiste à enquêter … pour de vrai. Nettement plus valorisante, la démarche est beaucoup aussi plus engageante. Son corolaire est d’affronter ses doutes et ses peurs : peur de pas être à la hauteur du sujet, peur de céder au découragement devant un implication au long-cours, peur de se faire balader par ses interlocuteurs, et celle assez noble mais très troublante d’arriver à des conclusions opposées à son intuition première … tout en s’étant fait balader.  Un vrai marigot de conscience, qui s’efface souvent devant une centaine d’emails à traiter par jour ou un tas de vaisselle en retard.

« Pourquoi ne pas demander aux meilleurs bartenders de se préoccuper de la santé des gens qui produisent les alcools qu’ils servent dans leur bar ? »
Bobby Heugel, Barman du Anvil à Houston

Alors, j’ai repoussé le moment. La vie est belle, après tout. Le chapeau de Rumporter s’épanouit parfaitement dans les désirs de cocktails, les recettes de cuisine, les cartes postales Caraïbes et les dégustations lyriques de Cyr Mald. Puis un jour, je suis tombé sur cette vague d’appels au « boycott de Flor de Caña » lancée depuis les Etats-Unis. Elle faisait suite à la vidange complète par le barman Bobby Heugel du Anvil à Houston d’une vingtaine de bouteilles de Flor de Caña dans l’évier de son bar.

En appui de son geste, il punchlinait : « on attend bien des chefs de cuisine qu’ils se préoccupent du sort des animaux qu’ils servent à leur table, pourquoi ne pas demander aux meilleurs bartenders de se préoccuper de la santé des gens qui produisent les alcools qu’ils servent dans leur bar ? »

Médiatisé par le magazine en ligne Eater, son mouvement d’humeur a été relayé par Jim Romdall et Nicholas Ferris. Acteurs actifs de la rhumosphère, les « deux de Seattle » ont milité pour le boycott de Flor de Caña en 2016 (lire l’interview exclusive de Nicholas Ferris). Evan Watson d’Edmonton (lire son interview exclusive) leur a emboité le pas en ciblant clairement lui aussi la marque nicaraguayenne.

Le mystère de l’île des veuves

L’unique rhum distillé au Nicaragua est en effet produit à Chichigalpa. Or les alentours de cette ville située dans le nord-ouest du pays sont depuis 15 ans un des épicentres du CDKu, cette maladie non conventionnelle des reins qui a littéralement décimé sa population masculine agricole. Le taux de mortalité chez les hommes autour Chichigalpa a atteint de telles proportions au cours des années 2000, qu’on a surnommé Isla, un des villages des environs, « la isla de las viudas », l’île des Veuves.

L'ile des Veuves. Photo par Ed Kashi
Femme tenant dans ses bras le portrait de ses deux fils mors du CKdu à La Isla. Une autre photo iconique du photojournaliste Ed Kashi qui a contribué à faire connaitre la maladie. © Ed Kashi

L’appel des barmen américains a naturellement réveillé le cas de conscience, d’autant, que dans le même temps, quelques lecteurs de Rumporter commençaient à solliciter notre avis sur la question. Fallait-il leur emboiter les pas et appeler au boycott de Flor de Caña, comme ça, par principe, ou zapper la question par lâcheté ou par manque de temps ? Ni l’un ni l’autre. Impossible de se prononcer sans savoir, impossible de savoir sans aller voir. Mais enquêter coûte cher. Tant pis ! Il fallait se forger sa propre opinion sur place, sinon à quoi bon s’appeler Rumporter ??

Un contexte complexe

Dans un premier temps, j’ai pensé recruter une journaliste d’investigation. Toute acquise à la cause humanitaire, cette jolie parisienne m’a demandé une somme astronomique pour boucler l’histoire en deux mois; avant de partir en vacances ; on était en mai… Non merci. Le piège se refermait. Restait donc à faire le boulot soi-même. Monde moderne oblige, l’enquête commence sur Internet, par la lecture d’à-peu-près tout ce qui a été écrit, photographié ou filmé sur le sujet, dans les journaux français (ici) ou nord-américains (ici, ici et ici et très bien résumé ) et notamment les images choc du photo reporter Ed Kashi qui illustrent cet article.

La prise d’informations préalables s’est poursuivie par la découverte de quelques documents éclairants sur le contexte et sa complexité. Cette étude universitaire, extrêmement pointue, décortique ainsi l’organisation sociale de la filière agricole du deuxième pays le plus pauvre du continent américain après Haïti. L’étude met notamment en lumière un système de sous-traitance -depuis abandonné par la plupart des producteurs de sucre du Nicaragua- exerçant une pression indirecte sur les ouvriers des champs, contraints de travailler comme des forçats en raison de contrats léonins qui les enchaînaient aux firmes agro-industrielles.

Coupeur de canne sans protection dans un champ. © Ed Kashi

La consultation des travaux de La Isla Foundation (depuis rebaptisée La Isla Network) -ONG entièrement dédiée à l’étude, la reconnaissance de la maladie et à la mise en œuvre de solutions pratiques pour la détecter et surtout lutter contre ses causes- a ensuite ouvert de nouvelles perspectives. Jason Glaser, son fondateur, m’a en effet servi de guide lors des étapes préliminaires de l’enquête (lire ici son interview faite au début de l’enquête en 2016 et revue en juillet 2017 et en mars 2018

Le playground des humanitaires américains

Dans son volet nicaraguayen, le dossier du CDKU est largement médiatisé aux Etats-Unis. Le Nicaragua est en effet un des playgrounds de prédilection des humanitaires yankees. A seulement deux heures de vol de Miami, l’ancien pays de la Révolution sandiniste accueille de nombreuses missions financées par les différentes congrégations américaines. Les colonies de vacances pour ados américains sur le thème « construction de maisons en dur dans un pays très pauvre » y fleurissent. C’en est même à se demander si cet intérêt pour le Nicaragua ne procède pas d’un retour de conscience des citoyens nord-américains dont le gouvernement a, dans les années 1980, soutenu financièrement et armé les Contras et, sous couvert de lutter contre le communisme, endiguer l’autonomie des pays d’Amérique Centrale.

Mais revenons à notre sujet…  Depuis la fin des années 1990, on observe une forte recrudescence en Amérique Centrale d’une maladie des reins appelée CKDu qui, irréversible, frappe principalement les hommes, avec une plus forte prévalence dans le secteur primaire : agriculture et extraction minière. La maladie, sous différentes formes, est également présente au Sri Lanka, en Inde et en Egypte. Les données et les moyens manquent, notamment en Afrique, pour évaluer l’étendue d’un fléau qui tendrait à se globaliser (lire ici un article récent de Science). Au-delà, d’un symptôme commun -une insuffisance rénale grave qui conduit à une mort sans appel pour les malades qui, en phase terminale, n’ont pas accès à une dialyse hebdomadaire-, il est difficile d’établir un point commun entre tous les malades.

Absence de preuves scientifiques irréfutables 

Le CDKU n’a fait l’objet d’études scientifiques qu’à partir de 1999. Principalement de type « médecine de santé publique », ces dernières s’appuient sur des comparatifs statistiques tentant de croiser les facteurs de prévalence.  Avec l’identification du fléau, les études ont été plus nombreuses et plus poussées. Elles restent néanmoins limitées en raison de la pauvreté des Etats concernés et le manque d’intérêt de l’OMS ce qui fait rager certains acteurs de la « cause » pour qui « les milliards dépensés pour étudier le virus Ebola, qui n’a fait QUE 14.000 morts (sic), sont à mettre en rapport avec ceux d’un mal qui aurait frappé 20.000 méso-américains et 20 000 Sri Lankais. »

Toujours Ed Kashi, cette fois au Sri Lanka où la maladie sévit plutôt dans les champs de riz. Ici un père en dialyse devant son fils. Il y a dans la région 25 machines à Dialyse pour 2000 malades…. © Ed Kashi

A l’heure actuelle, même les activistes sociaux les plus virulents restent dans le doute en l’absence de preuves scientifiques irréfutables. Conditions de travail inhumaines dans les champs, intoxications chimiques à cause des pesticides comme dans les cas de cancer dans la banane, déshydratation excessive des travailleurs aggravée par le réchauffement climatique ou virus transporté par un ouragan, les causes évoquées sont multiples. Elles s’additionnent, s’emmêlent et empêchent une lecture simple et une résolution politique du problème.

C’est à Chichigalpa, à l’ouest du Nicaragua que la maladie a atteint la dimension critique, qui lui a permis de passer le filtre de l’indifférence médiatique. L’épidémie a en effet plongé cette ancienne capitale espagnole dans le chaos quand les hommes ont commencé à tomber comme des mouches entre 2003 et 2005. L’évolution du secteur agraire de la région vers une monoculture de la canne à sucre – ne laissant pour seule option aux paysans que de reprendre la machette encore fumante de leur père ou frère tout juste enterré- a accentué le rythme de cette danse macabre.

Jason Glaser, le poisson-pilote

L’omniprésence sur place de l’Ingenio San Antonio, immense domaine sucrier et producteur du rhum vieilli ensuite par l’Hacienda Flor de Caña, a provoqué une situation de crise qui a dégénéré en une révolte en 2008 (lire l’interview de Jason Glaser). Propriétaire des deux filiales susnommées, le Groupe Pellas a alors été mis en cause par la population locale. La présence de Jason Glaser dans les parages a permis de donner un écho à l’enfer vécu par les ouvriers agricoles. Si la démarche de l’humanitaire américain est décriée par certains acteurs locaux (lire la rencontre avec les membres de l’association Asochivida), nous avons fait le pari de sa sincérité et de sa hauteur de vue.  Jason Glaser nous a ouvert les portes du Nicaragua et nous a encouragé à rencontrer ceux qui ont été pendant huit ans ses farouches « adversaires » : les dirigeants de la Nicaragua Sugar Estates Limited (NSEL), propriétaire de l’Ingenio San Antonio (ISA) et de Flor de Caña.

Jason Glaser (à gauche) a consacré sa vie à la reconnaissance de l’épidémie mondiale de Ckdu et à la mise en place de solutions pour en trouver les causes et en atténuer les effets. © Tom Laffay

Pendant un an d’échanges sporadiques, il nous a encouragé à persister, à interroger les différentes parties : dirigeants de Flor des Caña et du groupe sucrier, docteurs de la santé publique au sein de l’université de Léon (ville proche du domaine sucrier), juristes humanitaires aidant les malades sur le terrain de l’accès aux soins, travailleurs de la canne…  Jason Glaser nous a largement alimenté en infos, liens, emails confidentiels et études pendant plus d’un an. A plusieurs reprises, j’ai pu sentir sa colère face à ce qu’il ressentait comme une déconnection des dirigeants de la NSEL.

Par exemple, lors d’une rencontre à Londres avec le directeur de la NSEL, celui-ci admettait devant Jason que « bien évidemment les travailleurs devraient boire beaucoup, jusqu’à 18 litres par jour mais qu’ils ne le faisaient pas, ». Déconnectés vous avez dit ?! Quel travail inhumain exige une telle cascade de flotte ? Réduire les horaires ne serait-il pas plus logique ? Ce qui nous renvoie à cette étude universitaire et au système de sous-traitance évoqué plus haut.

« Maintenez la pression, les gars ça marche ! » 
Jason Glaser

Après quelques hésitations, le contact est finalement pris avec la multinationale installée au Nicaragua.  Dans un premier temps, les dirigeants de Flor de Cana nous ont orienté vers une agence de communication spécialisée dans la gestion de crise, Burson-Marsteller, connue notamment pour avoir travaillé auprès de la FIFA quand elle a été éclaboussée par les scandales de corruption. Dans notre affaire, l’agence américaine de RP aurait fait des misères à nos amis bartenders (lire l’interview d’Evan Watson).

Evan Watson
Evan Watson, propriétaire du Clémentine à Toronto a été un des fers de lance du mouvement de Boycott avec Nicholas Ferris. © DR

Embauchée à Miami par la filiale intégrée de Grant’s (le distributeur de Flor de Caña aux Etats-Unis), David Taggart son représentant s’est rapidement montré incapable de répondre en profondeur à nos interrogations. Celles-ci, même les plus précises possible, restaient certainement lointaines et pleines de préjugés naïfs mais surtout se heurtaient à sa méconnaissance d’un dossier trop complexe pour être évacué autrement que par des poncifs ânonnés (les fameux éléments de langage), ou par l’espoir qu’on finisse par passer à autre chose.

Devant notre insistance David nous orienta finalement vers une inévitable visite du terrain. Encouragé par un Jason  – « Maintenez la pression, m’écrivit-il dans un email, ça marche. » – qui était pourtant sur le point de signer un accord de collaboration et de partage des données avec les propriétaires de Flor de Caña, le voyage au Nicaragua s’imposait.

En raison de la bonne réputation de Rumporter, les dirigeants de Flor de Caña nous ont gentiment invités à venir à leurs frais, ce que nous avons refusé pour ce qui est de l’avion et de l’hôtel mais pas pour toutes les invitations à déjeuner ou à dner …

VOIR LE DOSSIER COMPLET

Chapitre 2 : le voyage au Nicaragua

Toujours sympa de quitter Paris à la fin de l’hiver (mars pour être précis), quand la vitamine D commence sérieusement à manquer. Le Nicaragua ? Peu d’informations disponibles sur le web. Question sécurité, on ne sait pas trop où on met les pieds. Surtout quand les commentaires de copains du métier, plutôt spécialistes du charme placide et coloré de Cuba, n’ont rien de rassurant : « N’y vas pas, tout seul en plus, t’es dingue, ce sont des gangsters, ils vont te découper à la machette ou te loger une balle dans la nuque.»

boycott de Flor de Caña ?
Il y a bien de l’eau sur la Lune. Non loin de Managua les Volcan plongent à pic dans le lac Xolotlan © JP Lachougne

Entre les blogueurs, qui vous racontent leurs voyages avec femmes et enfants, et la presse généraliste, qui vous assomme de nouvelles inquiétantes, on se dit que la vérité se situe sûrement entre les deux. A Miami, où l’avion fait escale, on est rapidement rassuré quand affluent dans la salle d’embarquement des grappes d’ados ricains arborant des T-shirts aux couleurs de leur associations humanitaires « Rebuild Nicaragua » etc.  Têtes blondes et acné juvénile pour les garçons, mini-shorts et brushings pour les filles, tu parles d’une destination dangereuse ! Quels parents enverraient ses gosses en tenue de plage passer ses vacances dans un coupe-gorge ?

A l’arrivée à Managua, un samedi soir, le premier choc tropical passé, direction l’hôtel Hyatt. Il m’a été conseillé par le responsable de la com des Nicaragua Sugar Estates Limited (NSEL) avec comme argument majeure sa proximité avec la Galleria, le centre commercial tout juste sorti de terre, ce qui ferait selon lui un beau projet de promenade pour un dimanche.

Une succession de lotissements 

A sa décharge, Managua n’a rien d’une destination de rêve. Entièrement détruite par un tremblement de terre en 1992, la capitale du Nicaragua, dans laquelle personne ne se déplace à pieds, n’est qu’une morne succession de lotissements de maisons ou de taudis, ne dépassant pas un ou deux étages. La peur d’une réplique et le manque de fonds ont interdit toute reconstruction digne ce nom, même pour ce qui concerne l’ancien cœur historique.

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Sur la Panaméricaine de Managua à Léon, entre volcans et Pacifique. © JP Lachougne

Me voilà piégé dans cet immense hôtel tout neuf, en compagnie d’un beau Japonais marchand de camions, amateur de vélo et de deux ou trois familles costa-ricaines débonnaires. Le dimanche, après un rapide tour de la Galleria qui s’avère être que ce qu’elle est : un centre commercial ; et après quand même une très belle balade sur l’immense marché Rumberto Huembes qui a une gueule autre que la Galleria (question de point de vue), je prends une décision rapide. Le premier rendez-vous est lundi matin, l’hacienda est dans le nord, filons à Léon, l’ancienne capitale avec son cœur historique, sa cathédrale et son extraordinaire musée d’art contemporain meso-américain. Léon est à deux pas de Chichigalpa, la ville où Flor de Caña est basée.

Le périple vers le nord consiste à suivre une route unique : la Panaméricaine. L’affaire prend deux à trois heures en fonction du trafic et de l’état du taxi qu’on emprunte. L’occasion d’une première prise de contact avec un « vrai » autochtone et aussi de poser des questions sur la maladie au premier quidam venu, histoire de jauger ce que peut en penser la population. Un avis en valant un autre, celui d’un chauffeur de taxi est toujours de premier choix.

Sur la piste des « diables »

Un taxi ça bavarde avec une foule de monde, ça écoute la radio et ça n’hésite pas à balancer des avis tranchés. Mon chauffeur ne me déçoit en assenant sans détour que l’Ingenio San Antonio abrite rien de moins que des « diables ». Ça promet pour le rendez-vous du lendemain. Le voyage m’offre aussi la possibilité de m’imprégner du paysage. La voie cahoteuse montant vers le nord n’est pas conforme à l’image que je me faisais du Nicaragua : un pays couvert de forêts primaires au milieu  desquelles de mystérieux temples amérindiens percraient les frondaisons pour atteindre le divin.

boycott de Flor de Caña ?
Si vous cherchez un bon taxi, chopez le numéro sur la portière. © JP Lachougne

Traversant une plaine encastrée entre les volcans à droite et l’océan à gauche, la route du nord offre un panorama d’une grande sécheresse. La végétation, certes abondante, n’est pas luxuriante et la chromatique tire plutôt vers le jaune que le vert. Le bétail y est rare et pas bien gras. Il fait très chaud, mon taxi le confirme, c’est la saison sèche. Les premiers champs de canne font leur apparition après une heure et demi passée sous le cagnard.

La tombée de la nuit rafraichit à peine l’atmosphère, peu avant l’arrivée à Léon.  Sur place, je pose mes valises dans une pension un peu minable et file manger un morceau au café Sesteo, le lieu des rendez-vous des poètes et des intellectuels engagés du XIX siècle. Leurs portraits ornent les murs, au centre celui Rubén Darío, le grand poète national et figure de proue de la littérature latino-américaine de l’époque. Le café « historique » fait un angle face à la cathédrale. tout en boiserie, il est grand ouvert sur l’extérieur, sert un vin argentin d’ivresse correcte et offre un excellent wifi … bien utile. En m’y connectant j’apprends que le premier rendez-vous avec les dirigeants du groupe Pellas à lieu le lendemain … à Managua, à 9h00.

Après une nuit dans la fournaise, retour à la station de bus à 5h00 du matin et nouveau taxi pour 3 heures de route, la même mais dans l’autre sens. Dès l’aube, la chaleur monte dans la voiture. Je me suis assis à l’avant, il n’y avait pas de banquette arrière.

Station de bus à Léon
Station de bus à Léon. On va prendre le taxi pour cette fois… © JP Lachougne
Un groupe tentaculaire

Dans les bureaux de la Nicaragua Sugar Estates Limited, un des navires amiraux du groupe Pellas je ne sais pas trop ce qui m’attend. Bâti sur les ruines de la guerre civile par Carlos Pellas, un personnage au physique de ténor italien, ce groupe tentaculaire détient, notamment via le consortium agro-énergétique qui lui appartient, la puissance d’un empire dans un pays aussi pauvre que le Nicaragua. Après un an de conversations avec Jason et de lectures, étant incapable de trouver (et pour cause) une causalité objective à la maladie, mes questions ont été grattées jusqu’à l’os. Elles se veulent simples et de bon sens.

La rencontre a lieu dans la grande salle de réunion de l’entreprise. Des employées en tailleur noir et blanc, aux petits soins, soignent mon manque de sommeil à coups de café servis dans des tasses de porcelaine. On me présente le Docteur Dennis Chavaria puis on m’annonce qu’Ariel Granera Sacasa, le directeur de la communication ne va pas tarder. Silences un peu gênés, je tente quelques blagues comme de renverser mon café et j’en profite pour peaufiner mes questions.

boycott de Flor de Caña ?
Le Groupe Pellas, c’est 1,5 Md € de CA, autant que le budget de l’état. © JP Lachougne

Les voici en substance : le développement trop rapide de la culture de la canne à partir des années 2000 avec l’argent de la banque mondial n’est-il pas responsable ? La culture du métier de coupeur de canne était-elle suffisamment implantée pour que les hommes et les femmes soient préparés à en subir l’extrême dureté ? Les dernières études mettent en évidence l’existence d’un lien direct entre la déshydratation violente subie et la maladie, pourquoi ne pas l’avoir admis rapidement ? Pourquoi, à la place, avoir communiqué sur des causes impliquant les travailleurs (consommation excessive d’alcool ou d’antalgiques, évocation de facteurs génétiques) ? Est-il normal de travailler dix heures par jour dans des conditions extrêmes sans repos et sans hydratation en 2017 ? Pourquoi, en tant que membre influent du Comité des producteurs de sucre du Nicaragua, ne pas imposer des standards de base tels que la durée de la journée de travail, l’eau et l’ombre à toute la chaine de production, du sous-traitant au coupeur intégré ?

Je suis prêt et étonnement détendu. Depuis quelques années, le système de sous-traitance a été abandonné et la mécanisation quasi complétée, je sais aussi que l’hacienda a mis en place ses propres programmes. J’arrive sur un terrain en train de changer mais je compte néanmoins bien porter courageusement le fer. C’est naïf mais peut être que ma naïveté rejoint l’expérience du terrain complexe où le groupe Pellas évolue. Le facteur le plus simple à éliminer pour endiguer la maladie : donnez à boire, de pauses et de l’ombre aux travailleurs, bordel !

Des chiffres à donner le vertige

Enquêteur néophyte et un poil candide, je ne m’attends en revanche pas à rencontrer un type aussi chaleureux et finaud qu’Ariel Granera Sacasa. Francophone, la cinquantaine, 1,68 m à tout casser, l’œil pétillant de malice, le directeur de la communication du groupe Pellas a des airs de Dustin Hoffman. Avec savoir-faire, il m’accueille avec une bienveillance désarmante et commence l’entrevue par une rapide histoire du Nicaragua de la libération à nos jours, le tout dans un français parfait. La manière dont le Nicaragua s’est fait piquer le projet de Canal transocéanique par le Panama à coups de pots de vin au Capitole aiguise évidemment mon intérêt.

Son aisance ne trompe pas, Ariel fait évidemment partie du sérail – j’apprendrai plus tard que sa tante, tout juste décédée, était ministre de la Police du président Ortega – mais l’entreprise de séduction est menée avec tact.  Ariel est accompagné par Dennis Chavaria, le docteur du groupe chargé de mener les recherches qui, en interne, doivent permettre de trouver les causes de la maladie et mettre en place des solutions. D’Ariel, j’obtiendrai quelques chiffres à donner le vertige. La NSEL, ce sont 18.000 hectares de canne exploitées (c’est-à-dire pas loin de toute la surface plantée à La Réunion), 600.000 tonnes de sucre produites chaque année, une usine électrique dégageant l’énergie équivalente au fonctionnement annuel de 150.000 voitures, des collèges et un hôpital réservé à ses employés … un potentat en soi.

Ariel Granera Sacara directeur de la communication du Groupe Pellas est un homme brillant et sympathique. © Pellas Group

A mes questions supposées gênantes, j’obtiendrai quelques réponses qui les auront rapidement et temporairement balayées. Selon Ariel, l’argent de la banque mondiale a surtout servi à investir dans l’unité de production de l’éthanol. L’expansion des surfaces s’est faite lentement. Les règles sociales et sanitaires mises en place par l’Ingenio San Antonio protègent les coupeurs qui embrayent à 6 heures le matin pour finir au grand maximum à midi, avec 10 minutes de pause toutes les heures et de l’eau en abondance. En outre, plus aucun achat de canne ne se fait par sous-traitance et 90 % de la culture de la canne est désormais mécanisée. Enfin, la NSEL est sur le point de recevoir l’agrément de Bonsucro, le réseau global de certification de la filière sucre dont l’objectif est de favoriser le développement durable dans ses trois dimensions, économique, humaine et écologique. Circulez, il y a donc plus rien à voir …

Un Etat défaillant

De son côté, le docteur Chavaria, un homme discret, s’est déclaré disposé à partager toutes ses statistiques sur l’observation de cas clinique au sein de l’entreprise qui sont passées de 120 cas pour la période 2006-2008 lors du pic de recrudescence à un niveau stable de 30 cas par an depuis. Même s’il admet que les causes de la maladie peuvent être « occupationnelles » (liées à l’activité physique du métier), le docteur Chavaria explique qu’il est impossible de ne retenir que ce seul facteur puisque des cas chez des enfants en zone urbaine ont aussi été observés.

Welcome to Chichigalpa ! © JP Lachougne

A ce moment, je n’ai pas beaucoup avancé dans l’enquête sur la responsabilité du groupe. Je ne doute pas de la parole de cet homme (le docteur) que j’estime intègre, et qui s’avérera l’être complètement par la suite, mais j’ai hâte de rencontrer les docteurs d’université que Jason m’a recommandé de voir à Léon. Mais patience, car pour l’instant je suis pris en charge par le groupe Pellas. Au programme, retour à Léon pour un rendez-vous avec les responsables d’Asochivida, l’association qui négocie au nom des travailleurs malades avec la compagnie sucrière. Jason Glaser avait qualifié de « Yes Men » ses dirigeants.

C’est pourtant à Asochivida qu’on doit la médiatisation de la maladie à Chichigalpa en 2008. Le voyage, cette fois, se fait en compagnie de la charmante Rafaella Serrano (comme le jambon), une autre francophone, chargée de com du groupe. Ce voyage climatisé sur coussin d’air est d’une toute autre nature que les deux premiers. Je ressens comme un choc intuitif. On n’est plus du tout dans le même pays. C’est comme si je regardais un agréable documentaire sur Arte, le cul bien calé dans le sofa de mon salon. Comme par magie, le paysage s’est subitement transformé. Les maisons de bric et de broc posées sur le bord de la route ou la rouille des tôles ondulées ont perdu leur caractère oppressant pour devenir pittoresques. Ne reste plus que la belle énergie des gens qui y vivent. Elle semble, d’un coup, plus naturelle, plus facile… Dans la voiture, la discussion porte sur la vie des uns et des autres, la famille. On est entre bourgeois mondialisés…

boycott de Flor de Caña ?
Chez Asochivida, on lit Rumporter ! © JP Lachougne

Après un rapide repas (ne me demandez pas de vous parler de la gastronomie locale), nous arrivons enfin à Chichigalpa, le but du voyage. L’association est installée dans un local juste en face de la grille qui marque l’entrée gardée du domaine sucrier. Parking en terre, sous un immense Flamboyant, quatre murs en béton peints en vert pâle, de jolies ouvertures en fer forgé mais une décoration très sommaire à l’intérieur : dalle de béton et mobilier en plastique. Je suis reçu très courtoisement.  De cette rencontre (lire ici), je sortirai avec une vision encore plus embrouillée de l’affaire. L’association roule clairement main dans la main avec l’Ingenio l’Ingenio San Antonio, mais difficile de le lui reprocher dans un pays où l’Etat est complètement défaillant.

« Les opposants plus radicaux au groupe Pellas veulent de l’argent tout de suite. Nous cherchons à obtenir des compensations d’une autre manière »
Le président de l’association Asochivida

En substance, Asochivida est partisane d’un dialogue constructif avec l’entreprise. La plainte dont elle a été à l’origine en 2008 après de l’OMC a permis de lancer les premières études dans la région (décriées par Jason Glaser par ailleurs). Depuis, l’association négocie pour défendre ce qui peut l’être. Elle travaille désormais à récolter des fonds pour permettre aux travailleurs malades d’obtenir des médicaments et de financer les 150$ hebdomadaires des dialyses nécessaires à la survie des malades entrant en phase critique. Elle tente aussi de développer une activité de micro-crédit afin d’aider les travailleurs dans l’incapacité physique de retourner au champ de monter de petites entreprises.

Son président est fier d’annoncer le financement de quatre-vingt-six dialyses hebdomadaires contre cinq il y a seulement quelques années, tout heureux aussi de me faire visiter la pharmacie attenante au local social. Les opposants radicaux comme Jason ou Carmen Rios (la pasionaria médiatisée) en prennent pour leur grade. « Les opposants plus radicaux au groupe Pellas sont dans une démarche de recherche de compensation financière alors qu’il n’y a pas de preuve légale. Ils veulent de l’argent tout de suite. Nous cherchons à obtenir des compensations d’une autre manière », lance-t-il pour crédibiliser son action.

Petit matin sur Léon, la sublime ancienne capitale espagnole du nord du Nicaragua. © JP Lachougne

La recherche de la vérité est toujours complexe, les prismes tellement nombreux. Comment reprocher à ceux qui n’ont rien d’avoir une démarche constructive pour tenter de négocier a minima. La vétusté des locaux donne néanmoins l’impression que tout ça manque cruellement de moyens au regard des enjeux.  Juste en face, les grilles de l’Ingenio sont fermées et gardées.  Ce que j’ai commencé à ressentir dans la voiture climatisée prend forme :  le groupe Pellas, il vaut mieux être dedans que dehors.

Pour de visiter l’Hacienda et les champs de cannes le lendemain, je dors à nouveau à Léon. Et cette fois, j’ai pris un hôtel faisant hommage au pays même s’il allège sérieusement mon portefeuille. Le Convento est un ancien couvent du XIXe siècle. Reconverti en hôtel, il accueille une partie de la collection de ses propriétaires, par ailleurs mécènes d’un des plus beaux musées qu’il m’ait été donné de visiter : le Centro de Arte de la fondation Ortiz et Gurdian.

Welcome to Sugarland

Je peine toujours à avoir des contacts au sein des communautés indépendantes de coupeurs de cannes. Je pourrais partir à l’aventure en taxi mais je ne sais pas trop où aller et le temps me manque. C’est clairement une des limites de mon enquête. Peur, inexpérience, flemme, il manque un élément. Ceci-dit, la nuit comme je ne dors pas à cause du décalage horaire, je papote avec le gardien de nuit et le serveur qui met en place le petit déjeuner. Ce dernier me dit qu’un cousin à lui est malade des reins et qu’il peut m’arranger une entrevue. Banco ! Je lui laisse mes coordonnées.

boycott de Flor de Caña ?
L’entrée de Sugarlandia, l’Ingenio San Antonio, le domaine Sucrier de 18000 ha qui fournit la mélasse à Flor de Caña. © JP Lachougne

Au petit matin, on vient me chercher. C’est la journée Corporate, celle de la visite officielle.  Je vais tout voir ! Le 4×4 passe devant le Flamboyant d’Asochivida. Mais cette fois, on passe la fameuse grille pour entrer dans Sugarland. L’accueil est évidemment royal. On commence par les bureaux. Je suis reçu par le patron des lieux, à mi-chemin entre Bud Spencer et Sean Connery. Le colosse en tenue coloniale, chemise blanche, pantalon beige et barbe blanche, dirige la sucrerie depuis plus de 30 ans. Il me reçoit avec mon escorte (le docteur Chavaria et miss Serrano) dans la salle de réunion, une pièce tapissée de photos noir et blanc historiques d’une maison qui revendique 130 ans d’histoire.

Force de la nature, notre hôte tempête, tonne tel Zeus. Pas question de laisser dire sans réagir que son entreprise, sa vie, son œuvre, est inhumaine. Il insiste sur le volet social d’une société qui, dès le XIXe siècle, a mis en place une médecine du travail alors que le pays n’avait pas encore de sécurité sociale. Impressionnant.

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En orange, le « bon docteur » Dennis Chavaria. © JP Lachougne
Brumisateurs et hôpital de campagne

Rendez-vous est pris pour le déjeuner avant de s’enfoncer dans la campagne environnante. On y longe des champs de canne à perte de vue sur un terrain plat, « tellement monotone qu’un canal s’y pendrait ». Des camions/trains de près de 10 wagons chargées raz-la-gueule de cannes redescendent la piste en terre. Une fois sur site, la mise en scène est belle. M’est-elle réservée ? Comment savoir en si peu de temps ? Que vois-je ?  Dans le champ, dont la canne a été brûlée, une équipe de « soldats du futur » équipés de la tête au pied de protections contre les coupures s’affairent avec une machette à la lame recourbée -l’outil permet de pas trop se casser le dos. Ils avancent en rangs serrés.

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© JP Lachougne

Tout est noirci par le charbon de canne. Une tonnelle portable diffuse la fraicheur de ses brumisateurs. Une jeune fille, elle aussi en tenue de combat, se balade dans le champ, telle une « Medic » de manif, avec un Camel back plein de flotte. Une autre, un carnet de note à la main semble aller de l’un à l’autre pour prendre des mesures (température, tension). En bordure, des garde-chiourmes à l’air avenant supervisent les opérations. Garé en bout de champ, un mobile home de cinéma s’avère être un hôpital de campagne. C’est à se demander s’il n’y a pas plus d’observateurs que de coupeurs.

Onze heures, l’heure de la quille. Les travailleurs, comme par hasard ceux avec lesquels j’aurai discuté dans le champ et auxquels j’ai tiré le portrait, se retrouvent avec moi dans le camion. Examens d’urine pour tout le monde. Pour contrôler le niveau de déshydratation et surtout collecter des informations utiles pour un suivi personnel des ouvriers agricoles. La médecine statistique à l’œuvre. Heureusment que j’ai pas eu à uriner dans le tube car en bon hypocondriaque alcoolique, je commence à avoir mal aux reins…

Je ne suis pas dupe. Une telle unité ne saurait être déplacée sur chaque champ à chaque coupe. D’autres incohérences m’interpellent. Pourquoi couper à la main sur un terrain aussi plat ? Je me tourne alors vers le docteur. Sans répondre directement à ma question, ce dernier s’appesantit sur les objectifs de ce programme de recherche récoltant des données afin de comprendre si les principes d’hydratation, de repos et d’ombre suffisent à écarter les facteurs pathogènes du CDKu et à essayer de déterminer les causes de son développement.

En bout de rang comme dans tous les champ de canne, le coupeur note les quantités coupés par sa brigade. © JP Lachougne

« La porte du paradis »

Au retour des champs, on passe rapidement devant la distillerie (raffinerie). Un énorme complexe industriel, une usine tout droit sortie du Blade Runner de Ridley Scott ou du Dune de David Lynch. Tout baigne dans une poussière gris-foncée, puisque la canne y est brûlée. C’est massif, moderne, tragique, industriellement beau, pas fleur bleue pour deux sous. Il faut faire un peu chier pour arriver là. Essayez pour voir ! D’ordinaire, les touristes du rhum s’arrêtent à l’hacienda, ses jardins, son centre de visite et ses chais de vieillissement… Un décor plus présentable.

Lors du saut à l’usine d’embouteillage qui s’ensuit, l’unité de production d’eau isotonique distribuée aux travailleurs est mise à l’honneur. L’eau produite est déclinée en trois parfums : citron, violette et cassis. Le système s’inscrit dans la recherche menée pour éliminer ou mettre en scène l’élimination de toutes les causes possibles de la maladie. La visite de l’école accueillant les enfants des salariés du groupe Pellas puis l’hôpital avec son matériel dernier cri -mais pas de dialyse- clôture ce tour du propriétaire sans anicroche. L’Ingenio San Antonio est un monde en soi dans lequel les gens ont l’air de se sentir bien.

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Boisson isotonique produit par le domaine pour hydrater dans les meilleures conditions . © JP Lachougne

Midi, c’est l’heure de déjeuner dans la maison de Maître, un paradis tropical bien entretenue. Face à la piscine, dans un salon immense, sur une table ronde en marbre pouvant accueillir jusqu’à vingt-cinq convives, le repas commence par un Old Fashioned au Flor de Caña 7, dont on discute les mérites en cocktail.

Cuisine succulente, conversation agréable et digestif sur un Flor De Caña 25, il est temps, toujours en compagnie de la Miss Serrano et du bon docteur Chavaria, d’enchaîner sur une visite privée de l’hacienda, là où on produit le rhum.

Après cette halte dans la douceur méditerranéenne des jardins de Circée, il va falloir replonger dans la poussière des pistes en terre. On ressort du domaine sucrier par la fameuse grille. La « porte du paradis » ? La chaleur nous accable immédiatement mais on y va en 4×4. Une autre grille, plus majestueuse encore, nous attend un peu plus loin. Toujours sur la commune de Chichigalpa, l’hacienda Flor de Caña, est le domaine du rhum.  C’est la vraie destination touristique du Groupe Pellas. Des dizaines milliers de fûts de la seule marque du Nicaragua y vieillissent.

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C’est beau, c’est industriellement beau. © JP Lachougne
Paranoïa quand tu nous tiens

A notre arrivée, nous avons le droit à un contrôle de police. Deux types dont la voiture est garée un peu plus loin arrêtent les « rares » voitures qui entrent dans le domaine. Ils sont à la recherche d’un « journaliste français » qui pose des questions. Je ne suis pas journaliste mais je suis français. Suffit que je la ferme et tout ira bien. Je reste dans la voiture.

Devant la porte de service. Le jeune responsable de la communication de la marque qui nous attendait à l’intérieur et miss Serrano entament une palabre qui durera une bonne dizaine de minutes. Je serai plusieurs fois montré du doigt. Je sens mes hôtes un peu nerveux mais tout en contrôle.

Bienvenu chez Flor de Caña
Bienvenu chez Flor de Caña – © JP Lachougne

Finalement, le flic, tout petit avec l’air super malin, se pointe vers moi. L’adrénaline a parfois des vertus, je réponds à sa question sans trop trembler et en fixant la lueur de malice de son regard. Oui, je suis français. Non, je ne suis pas journaliste. Je le regarde dans les yeux. Vingt secondes plus tard, on se quitte sur une poignée de main. Il se retourne avec l’air amusé de celui qui vient de jouer un bon tour.  Les grilles s’ouvrent en roulant sur leur rail.

Je reste assez perplexe sur les tenants et aboutissants de ce petit moment d’intensité. Mes interlocuteurs évacuent mes questions par des banalités. Est-ce une manifestation de l’autorité de l’administration locale face au groupe Pellas ? Une mise en scène ? Improbable, mes hôtes ont en effet l’air prodigieusement agacés. Voilà qui ajoute une pièce au puzzle. Il est décidément plus facile de  troller derrière un écran d’ordinateur.

Que dire de cette visite ? Encore des gars sympas. Bel accueil, stock impressionnant où la pénombre m’empêche de faire des photos. Au top, le centre retrace une centaine d’années d’histoire. Il fait la part belle aux peintures anciennes et à feu le chemin de fer (comme dans la plupart des pays du rhum). La dégustation se fait dans une cave reconstituée à l’espagnol. Mobilier taillé dans des fûts vernis de sombre, Paradis (les plus vieux fût de l’hacienda) visible à travers une vitre. C’est très bien fait mais quand même peu Disneyland, pas à la hauteur d’un Rumportage pointu. La prochaine fois, prévoyez une dégustation au cul du fût les gars… Bon, je vais pas me plaindre. Et, la dimension technique du rhum, je laisse ça aux autres Rumporters bien plus compétents que moi en la matière. Et je ne suis pas là pour ça. On reviendra.

Paradigme décalé

Autour de 16h00, je me dis que je vais enfin pouvoir profiter un peu de ma solitude et des charmes de Léon, qui m’enchante de plus en plus. Patatra ! Les responsables marketing de la marque souhaitent absolument me rencontrer. Un dîner a été calé à Managua, le soir même. Retour sur la Panaméricaine et toujours en 4×4. Le dîner se fait dans un des nombreux restaurants occidentalisés qui peuplent la Galleria marchande. On est aux Etats-Unis. La discussion tourne autour du business, du marketing et de la stratégie. Mes interlocuteurs sont dans un paradigme décalé par rapport aux attentes des amateurs européens. Trop habitués à vendre du rhum aux Etats-Unis à une époque où celui-ci courait au cul de la vodka, ils ne se rendent pas compte que revendiquer un record de distillation à 97 % de pureté n’est pas un argument pour nos lecteurs.

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Léon, c’est beau non ?  © JP Lachougne

J’essaie de leur expliquer mais ils n’ont pas forcément la culture rhum pour comprendre que mettre 25 ans en fût, 200l d’éthanol pur, est une perte de temps et d’argent. J’aurais peut-être dû vendre mes services de consultant pour s’attaquer au marché européen mais on arrête vite de parler business tant l’échange plafonne et conduit dans une impasse. Alors, on parle du pays et de nos familles.

Des super mecs, comme on en rencontre partout dans notre si sympathique industrie. Ceci-dit, je reconnais à Flor de Caña trois vertus principales : les mentions d’âge sont conformes (j’ai pu le vérifier en fouinant dans les chais), le rhum n’est pas trafiqué avec des additifs et il ne fait pas mal au crâne. Je peux en témoigner. La bouteille de 25 ans gravé à mon nom offerte par mes nouveaux amis n’a passé pas la nuit. Avant de rentrer au Hyatt, mes hôtes me signalent que je devrai encore me plier, le lendemain, à un dernier effort de séduction du groupe Pellas, décidément aussi collant que son rhum est limpide.

Au programme, la visite de la clinique/fondation montée par la femme du grand patron. Son but est de soigner les grands brulés. Le couple a échappé de peu à un crash dans sa jeunesse et en est ressorti, sûrement plus fort, mais brulé sur une grande partie du corps. Au petit matin, un nouveau chauffeur vient chercher ma gueule de Rumporter passablement en bois. Quand j’arrive sur place, je suis attendu par la très jolie directrice du centre et par deux photographes qui veulent immortaliser la scène. Je les expédie rapidement en leur demandant d’aller me chercher un café. La visite est touchante, l’endroit plein de noblesse mais j’en ai marre de me faire promener. Donc je fais le con. Pas sûr qu’ils gardent un bon souvenir de mes pitreries dans ce lieu empreint de gravité.

Choc esthétique

10 heures du matin, enfin libre. J’ai hâte de retourner à Léon ou m’attendent les rendez-vous que Jason a calé pour moi avec les docteurs d’Université Marvin Gonzales et Aurora Aragon. Seulement, il va falloir attendre un peu. On est mercredi matin et le docteur Gonzales avec qui j’échange par email n’est pas disponible avant jeudi soir. Comme je dois repartir vendredi, ça ne me laisse pas énormément de temps.

J’arrive donc à Léon après un nième voyage en taxi sur la Panaméricaine. Cette fois le véhicule commandé par l’hôtel avait des sièges à l’arrière mais pas d’air conditionné. On a écouté Eddy Mitchell sur une petite enceinte achetée la veille à la Galleria et je crois qu’il a apprécié Rio Grande. Le rendez-vous est prévu pour le soir, ce qui me laisse le temps de me reposer et d’aller visiter un peu la ville.

Léon, jour de semaine, un moment de grâce absolue au pied de la cathédrale. Imaginez 500 enfants qui chantent en mode chorale/fanfare pendant que les immenses cloches de la cathédrale retentissent et qu’un orage se prépare. © JP Lachougne

Je commence par le musée adjacent à l’hôtel. Un choc esthétique. La collection permanente de peintures meso-américaines contemporaines (comprendre de 1950 à aujourd’hui) est incroyable. A mi-chemin entre le figuratif naïf et l’abstraction. Le genre Frida Rousseau, un mélange de Frida Calo et du fameux douanier. Une exposition temporaire est, elle, hallucinante : les quelques 250 dessins de Dali en détournement de la galerie de portraits les Caprichos de Goya. Le tout est serti dans un musée moderne, bâti (lui aussi) sur les vestiges d’un couvent du XVIIIe siècle, entièrement vide, sans aucun touriste. Un musée pour moi tout seul dont les gardiens allument et éteignent les lumières, à mesure que j’avance dans les salles. Tout le contraire des musées parisiens. Une claque à 9.000 km du Louvres. Le propos n’est pas là, mais ce musée est à lui seul une raison de visiter Léon et donc le Nicaragua.

Quelques visites de cathédrales baroques et quelques verres de vin plus tard, je rentre faire une sieste et je m’assure par email que le docteur sera bien au rendez-vous -un des plus importants pour moi-  à 18 heures dans le restaurant de l’hôtel dont le centre est une fontaine entourée d’un jardin. Sous les arcades de cet ancien cloitre, les Docteur Gonzales et Aragon arrivent à l’heure dite. Je suis d’un peu « traqueux » de parler à un prof d’université. J’ai l’impression qu’il lit en moi et j’ai honte de mon écriture quand il se penche sur mon carnet de note. Mauvais élève un jour…

Amendements vicieux 

J’apprends beaucoup de choses sur la maladie et les méthodes scientifiques de ceux qui n’ont pas de grands moyens. Je suis admiratif de la dévotion et de la détermination de mes interlocuteurs mais je n’apprendrai pas grand-chose (voir l’interview ici) sur les causes de la maladie et/ou la responsabilité de l’Ingenio San Antonio. Non que le docteur Gonzales manipule la langue de bois mais on sent bien que, d’une part, il veut ménager un potentiel allié qui peut permettre de relancer ses recherches et que, d’autre part, il est d’une rigueur scientifique absolue, ce qui l’empêche de tirer des conclusions définitives.

Le docteur envoie quand même quelques flèches (qui j’espère atteindront leur cible) sur la non-transparence de l’entreprise au niveau du partage des informations collectées lors des recherches menées en interne. Le docteur, employé d’Etat, rappelons-le, est plus incisif sur une loi de 2008 qui par des amendements vicieux a permis d’exclure de nombreux malades de l’accès aux soins.

L’hôtel où s’est déroulée l’entrevue avec les docteurs Gonzales et Aragon, est un ancien couvent du 18 ème siècle. Ici le patio. © JP Lachougne

C’est ce que je retiendrai principalement de cette entrevue et ça n’arrange pas mes affaires. Se pencher sur les trafics d’influence autour une loi nicaraguayenne datant de près de 10 ans me fait toucher les limites de mes compétences d’enquêteur. La matière dont je dispose est néanmoins riche et les nouvelles que je reçois régulièrement de Jason sont encourageantes …  Peut-être que nous ne connaitrons jamais LA vérité, peut-être que les malades et les familles des morts ne seront jamais indemnisés mais nous participons activement à la résolution du problème… Seulement il va falloir écrire. Et qu’écrire ?

En attendant, il me reste à faire une dernière fois la route entre Léon et Managua. Plus tard, quand on me demandera ce que j’ai pensé du Nicaragua, je répondrai « ce n’est pas un pays, c’est une route ».

VOIR LE DOSSIER COMPLET

Chapitre 3 : Le temps de la réflexion et des conclusions

De retour à Paris, j’enchaine directement  en attrapant un avion pour Madrid. Emiliano et Elvira, qui préparent le premier Rumporter en espagnol, m’y attendent. Sur place, le directeur Europe de Flor de Caña avec lequel nous avons rendez-vous est évidemment au courant de mon voyage au Nicaragua. Il nous prendra au passage une pub. Toujours ça de pris.

Quand je pose enfin mes bagages à Paris (ndlr : Romainville pour être précis), j’envoie un message à Jason. Et là, coup de théâtre, le ton a changé. Ariel Granera Sacasa et Jason se sont enfin rencontrés. Texto, l’humanitaire américain me dit que tout est en passe d’être résolu, qu’il avance à grands pas. Ses relations avec ISA sont désormais tellement aplanies qu’il en vient même à penser que tout ça n’était qu’une succession de malentendus. Je ne suis pas complètement dupe ni complètement cynique sur la situation. La politique est faite d’avancées et de reculs. Je fais entièrement confiance à Jason même si je sais qu’il n’est pas non plus un saint et j’ai de l’estime pour Ariel donc, je me dis que finalement, le temps joue pour nous. Il n’est plus urgent d’écrire. La vie reprend son cours.

Le temps de la réflexion.

En outre, je ressens comme un gros trou dans les mailles de ma réflexion. Impossible en effet d’entrer en contact avec les personnels de Pase, l’association juridique américaine qui fournit au jour le jour des conseils gratuits aux travailleurs exclus des régimes sociaux. C’est la meilleure source proche du terrain mais ils ne me répondent plus. J’ai bien eu une fois et par Skype une certaine Clémentine. Elle m’a demandé expressément de ne jamais la citer (j’ai d’ailleurs changé son nom) de peur de ne plus pouvoir rentrer au Nicaragua et donc d’y exercer son noble magistère. J’attendrai donc d’avoir pu leur parler pour écrire. Ces quelques mois de mise en sommeil seront utiles pour que tout se décante en moi. La magie du cerveau qui, inconsciemment  continue ses calculs, opère. Je me rends compte que j’ai peur de ne pas être à la hauteur de l’enjeu.

Le temps de la reflexion. Faut bien payer un peu de sa personne. © L’appareil de JP Lachougne

Après quelques mois, je commence à écrire, un peu quand je peux, dans le train notamment. Je change dix fois le titre du dossier. Je voulais que cette accroche destinée à rayonner sur les réseaux sociaux reflète vraiment le fond de ma pensée mais pas tomber dans le sensationnel. J’ai en tête la grande leçon de journalisme qui m’a été assénée par Tom Gjelten l’auteur de  « Bacardi and the Long Fight for Cuba » . De « Assassinat en masse à coup de cannes »  à « Circulez y a rien à voir » la balance s’immobilise finalement sur la forme interrogative: « Fallait-il appeler à boycotter Flor de Caña ? ».

Je finis par prendre une semaine de semi-retraite, seul dans les Alpes, pour écrire. Deux heures de marche dans la montagne font plus pour la réflexion que cinq heures d’écriture nerveuse entre café et clopes. Les choses se mettent en place. Ce récit vient de ces moments de calme. Je pèse, je soupèse, j’écarte certaines pensées négatives et d’autres qui me disent encore que tout ça n’est pas notre problème.

Une maladie aux causes multiples

Place aux conclusions. On me reprocherait de finir cet article sans répondre à la question posée en tête de dossier. Fallait-il appeler à boycotter Flor de Caña ? Je répondrai oui avec d’autant plus de spontanéité que je suis désormais capable de l’argumenter. On peut raisonnablement penser que les causes invoquées dans les « éléments de langage » par les dirigeants de la NSEL visent à se dédouaner de toute responsabilité, qu’ils le font ou l’ont fait pour se donner le temps de résoudre le problème à leur manière et sans perdre la face ou plus cyniquement pour éviter de payer pour tout un système de développement mortifère dont ils ne sont qu’un maillon bénéficiaire.

Souvenir de Léon. C’est pour eux qu’on bosse non ? © JP Lachougne

La rencontre avec les docteurs de santé publique, chercheurs indépendants auxquels l’Etat nicaraguayen met des bâtons dans les roues, force à l’évidence. Il n’y a pas un unique coupable à vouer aux Gémonies, à donner en pâture aux chiens. Tout le monde peine à trouver les origines du mal. C’est un fait. Quand il y a un trou d’ordre cognitif, la tentation est grande de trouver une cause unique, afin de se rassurer. Or le lien de causalité est souvent un entrelacs aux ramifications multiples. C’est à mon sens aussi le cas avec le Ckdu. Ceci étant dit, pourquoi attendre d’identifier une seule cause quand on peut réduire celle qui est la plus simple : les conditions de travail ?

Un monde à part

Les responsables d’ISA que nous avons rencontrés se sont toujours montrés charmants, animés par une bonne volonté non feinte (loin des nervis hypocrites qu’on s’attendait à croiser. Cette engeance fait plutôt son lit dans les boîtes de Relations Publiques). Ils vivent néanmoins  dans une sorte de réalité alternative, un « à part ».  On peut en effet naître, grandir, s’éduquer, travailler, vieillir et mourir sans quitter le groupe Pellas. Ses dirigeants ont raison de s’enorgueillir de leur fibre sociale (une forme de paternalisme disparue de nos contrées, pas forcément pour le meilleur d’ailleurs). Mais, en retour, ils ne se sentent pas responsables des politiques de santé publique, qui sont du ressort du gouvernement nicaraguayen.

boycott de Flor de Caña ?
Un monde à part. Quand les camions sont des trains. © JP Lachougne

Comme dit la charmante Doctora Aragon, ils sont surtout coupables d’entrisme, de « pas la jouer collectif » en somme. C’est facile à dire le cul posé sur sa chaise à 8.000 km et j’ai longtemps pesé mes mots. En fait, plus que leur procès, c’est le mode de développement prôné par les institutions mondiales qui est à mettre en cause. L’affaire nicaraguayenne est en fait un cas d’école de productivisme visant à mettre sur pied des industries d’exportation dans des zones rurales avec tous les effets pervers habituels : destruction des communautés rurales, monoculture, fin de la biodiversité, cercle vicieux de la dépendance à l’argent pour rejoindre le monde moderne, etc.

Dignité ou modernité

Au fond d’eux-mêmes, les dirigeants du groupe Pellas pensent être dans le vrai. Il n’y a qu’à voir la fierté de ceux qui ont été amené à me parler de la Galleria de Managua. Objet de culte de la modernité où Adidas, Apple et Zara ont leurs aises mais surtout énième et banale galerie marchande comme on en voit désormais partout dans le monde, avec comme corollaire la mort des commerces de proximité.

Je ne leur donne pas forcément tort alors que je préfère bêtement le confort d’un 4×4 climatisé aux fours chaotiques que sont les taxis de la rue. Je ne leur donne non plus pas forcément tort quand je lis ce qui se passe au Chiapas où les communautés rurales autonomes créées par les Zapatistes du sous-commandant Marcos continuent à rejeter ce mode de développement au prix d’un effort immense de chaque jour, celui de leur dignité et de leur indépendance d’esprit. Dignité contre modernité, le débat est compliqué.

De l’utilité du combat

Alors, je le redis : oui, les barmen nord-américains avaient raison d’appeler au boycott de Flor de Caña mais aujourd’hui la donne a changé. Comme dit Jason Glaser, il faut laisser le passé de côté et encourager Flor De Caña à poursuivre dans la voie qu’ils ont choisie : celle de l’ouverture. Il a ainsi depuis signé avec eux un accord de coopération qui porte ses fruits et fait de la NSEL, la sucrerie la plus en pointe d’Amérique sur le sujet.

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Souvenirs de Léon. Pays pauvre de dollars mais riches de fruits et de vie. Marché. © JP Lachougne

Jason a depuis changé le nom de sa fondation en Isla Network et travaille à étendre le champ de ses recherches et de son combat à d’autres pays d’Amérique centrale mais aussi à l’Afrique (Egypte) et à l’Asie (Sri Lanka, Thailande). Régulièrement, il me demande de mettre un petit coup de pression sur ses nouveaux amis nicaraguayens pour faire avancer plus vite les dossiers. Maintenant, il ambitionne avec notre aide d’assainir toute la filière mélasse de l’industrie du Rhum. Comme le faisait remarquer avec bon sens Ian Burrel,  si on doit condamner A, que dire de B qui achète sa mélasse à A et de C qui achète le rhum de B. C’est une autre paire de manche, un dossier aux ramifications infinies. La mélasse voyage incognito. A moins de planquer dans les ports et sauter dans les cargos comme le font Tintin et Milou, impossible de tracer les tankers de mélasse qui, en outre, ne servent pas qu’à la production de rhum. Mais comme Jason ne lâche rien et qu’il a des yeux et des oreilles partout, on en reparlera sûrement très vite et notamment car il a deux cibles principales en tête : Porto Rico et le Guatemala. Ambiance : « Suivez mon regard ».

Pensée aux victimes

Cette enquête finit sur une note d’espoir mais je ne peux pas m’empêcher de penser que les morts ne seront jamais ressuscités, que les veuves de victimes du CDKu ne seront non plus pas toutes indemnisées. Le Nicaragua n’en a clairement pas les moyens financiers. Le groupe privé Pellas n’a, lui,  ni l’envie d’en endosser toute la charge ni non plus tout le pouvoir financier de le faire. La question des indemnités et le temps qu’aura pris la mise en œuvre de la résolution du problème laisseront certainement une tâche sur les consciences des acteurs de cette histoire tragique.

boycott de Flor de Caña ?
Impossible de finir cet article sans revoir une dernière fois Léon. Léon ! . © JP Lachougne

En attendant, à tous je dirai donc une chose simple : Rest, Water and Shade (Repos, eau et ombre). C’est pourtant simple, comme un apéro au pastis … le pastis en moins et le travail manuel en plus.

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