Dégustation du Courcelles 1948 : le principe de fin

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Si l’histoire est d’abord contemporaine, c’est qu’elle opère lentement. Elle enseigne ainsi elle-même comment on peut la dépasser : en pointant de l’expérience des hommes, leurs occasions manquées.

Au sud de Grande-terre : l’aile orientale du papillon guadeloupéen. Entre les coulées forestières des Grands-Fonds, à l’ouest, et les dolines des plateaux canniers, à l’est, s’épanouit Saint-Anne. Sur ces terres fertiles se dresse une ligne de moulins au passé sucrier. Les eaux cristallines de la plage de Bois Jolan creusent la courbe du littoral. Les raisiniers bord de mer la longent aussi, lui donnant plus de profondeur. Les gommiers rouges se mêlent aux catalpas, aussi nombreux que les bécasseaux qui cisaillent le rivage. Mais tout s’arrête soudainement. Le silence se fait. Les oiseaux prennent leur envol : deux bœufs-tirants, entièrement harnachés, glissent d’une force brutale dans la mer. Tenus en bride par deux hommes qui les mènent au bain, leur corps musculeux creuse un sillon à la surface de l’eau.

Ce sont ces mêmes attelages de bœufs-tirants qui en cette année 1862 tractent les premiers chariots de cannes à sucre vers l’usine sucrière du domaine de Courcelles. Les années qui suivent voient la modernisation de l’appareil productif. Courcelles est également l’une des premières à passer de l’éclairage à l’huile de schiste à l’éclairage électrique, le débat faisant rage à cette époque sur les avantages comparés de l’un et de l’autre : on en connaît le résultat. En 1884, ce ne sont pas moins de six habitations que recouvre le Domaine, les propriétaires étant les frères Dubos. A la fin des années 1920 une première tentative de fusion a lieu entre les usines sucrières de Courcelles, Gardel et Gentilly. Elle ne réussira pas mais leur destin sera désormais lié. Les cyclones passent comme les distilleries changent de main : celles d’Armand Aubéry en l’occurrence, en 1932, qui lie enfin Courcelles à Gardel dont il est le propriétaire. Un surplus de vie en quelque sorte. C’est à cette date qu’est créée la distillerie du Domaine et déposé la marque « Rhum Supérieur Courcelles ». Il y a alors 74 distilleries fumantes sur la Guadeloupe, une quinzaine d’entre-elles, non pourvues d’un contingent d’exportation, sont surtaxées.
C’est enfin André Bon, multipropriétaire à Marie-Galante (y.c la Société des Rhumeries de Saint-Louis) qui en prend les commandes en 1949, rachetant Courcelles aux héritiers Aubéry. Il prendra sa retraite en 1964 et l’histoire du rhum Courcelles du Domaine s’arrête avec lui : Gardel et Sainte-Marthe se partageant les installations qui s’arrêtent définitivement de produire à la fin de la campagne de 1965. Amédée Huyghes-Despointes s’occupe du transfert des chais et de l’alambic à Sainte-Marthe. La marque perdura ainsi un temps pour devenir Courcelles de Sainte-Marthe jusqu’à la fermeture de la distillerie en 1972. Le rhum sous étude est ainsi d’une année antérieure à la reprise d’André Bon : comme un morceau choisi.

Tout comme les propriétaires de Courcelles cet article est né de l’action conjuguée de trois personnes. Celles-là ne se connaissent pas mais ont œuvré chacune, individuellement, à ce qu’il soit possible : Jean-Philippe Balay, des armagnacs Domaine de Charron, grand collectionneur de cachaças mais également de jolis flacons des Caraïbes, qui m’a offert à la dégustation le Courcelles sous étude ; David Abessira qui m’a accompagné lors de cette dégustation et qui, pour faire bonne mesure, l’a complétée avec un whisky d’avant-guerre : un Glenlivet Gordon Macphail de 1938 (dont il convient, ici, de taire l’excellence) et last but not least des recherches érudites de Matthieu Lange qui, plongé dans les tomes de l’Histoire de l’industrie sucrière en Guadeloupe de Christian Schnakenbourg, offre la trame historique de ce qui s’est écrit.

Domaine de Courcelles Millésime 1948, 50%

Nez : d’une grande intensité sur l’écorce de crayon il s’affine sur des notes de banane flambée assez typique des rhums Courcelles première génération. Une pointe réglissée vient rehausser l’ensemble : subtile et complètement fondue.

Bouche : les notes fruitées de certains flacons de millésimes aussi anciens sont ici réunies : la mangue bien mûre, l’abricot sec et la longane se bousculent en première bouche, suivis de près par les bois précieux (palissandre notamment) et la crème de marron. Une touche d’hydrocarbure (empyreumatique) sous-tend l’ensemble.

Finale : la réglisse à tous les étages, confirmant le nez. Le tout oscille en suite entre le zan et les notes de poivres blanc et vert. Un voyage dans le temps. Alors bien sûr les prix stratosphériques auxquels les quelques flacons disponibles sont présentés constituent une barrière infranchissable mais ayant touché un morceau d’histoire il convenait de le restituer.

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